Le 2 février dernier, Lisa Della Casa aurait eu… cent ans.

Lisa Della Casa (1919-2012) fut l’une des plus grandes sopranos du XXe siècle. Inoubliable interprète de Mozart et de Richard Strauss, elle marqua le monde de l’opéra de son mélange d’élégance et de naturel, de son charme mi-latin, mi-aristocratique, la soprano avait des origines suisse italiennes. Malgré sa beauté qui lui valut le surnom d’Arabellissima, malgré une reconnaissance internationale incontestée, elle resta une femme pudique et discrète, antithèse de la diva. Tôt retirée de la scène et fuyant les interviews, elle devint une artiste culte,  » Garbo lyrique  » dont chaque trace sonore est précieuse à ses admirateurs et qui séduit tant par son mystère que par la magie inégalée de sa voix.

Parlant des ouvrages de Richard Strauss, elle déclarait :

« Je me suis toujours demandé comment les publics qui ne comprennent pas l’allemand pouvaient être tenus en haleine une soirée entière par ces opéras de mots, par les raffinements de la langue ou les expressions de dialecte viennois. A vrai dire, je n’ai jamais vraiment chanté pour le public. C’est pourquoi beaucoup m’ont crue froide, arrogante et distante ».

Cette prise de position résume toute sa carrière.

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L’Arabella de Richard Strauss s’inscrira à son répertoire à Zürich en début d’année 1946, lorsqu’elle campera le second rôle, Zdenka, face à l’Arabella de Maria Cebotari, ce qui suscitera la réaction du compositeur, présent aux dernières répétitions et à la première :

« Die Kleine wird eines Tages ‘die’ Arabella sein ! » (La petite sera un jour l’Arabella par excellence) 

; et ceci adviendra sur la même scène durant l’automne de 1950. Ce personnage emblématique l’imposera à Vienne, Munich, Londres, New York et Salzbourg.

Maria Cebotari chante d’abord dans les chœurs d’église, puis se joint à une troupe itinérante qui la mène à Moscou, où elle est engagée au théâtre des Artistes en 1926. Elle est une des sopranos préférées de Richard Strauss. Artiste d’une grande versatilité et à l’art raffiné, elle possédait une voix claire et puissante mais d’une grande fraicheur lui permettant d’aborder un vaste répertoire

Née à Burgdorf près de Berne, fille d’une mère bavaroise et d’un père tessinois, ophtalmologue fou de théâtre. A huit ans, Lisa voit au Stadttheater de Berne une Salome avec Else Schulz, ce qui l’incitera à trouver un professeur, Margarethe Haeser, qui lui inculquera que le chant est une respiration qui résonne. Après huit ans d’études, auront lieu, à vingt-deux ans, les débuts au Théâtre de Soleure en Butterfly de Puccini, puis à l’automne de 1943, l’engagement au Stadttheater de Zürich où elle rencontrera l’homme de sa vie, Dragan Debeljevic, un mariage en 1949 et la naissance de leur fille Vesna , l’année suivante. Puis suivront les levers de rideau au Festival de Salzbourg avec Zdenka en août 1947, à la Volksoper de Vienne et, deux mois plus tard, avec Nedda d’ I Pagliacci de Leoncavallo

Lisa Della Casa était simplement la plus ravissante, et elle avait absolument une meilleure voix : longue, timbrée, l’aigu argentin, liquide et lumineux, comme sans couture et indéchirable de haut (très haut : elle se souvenait d’avoir été Reine de la Nuit, sa Sophie n’avait qu’à flotter et sourire là haut, du côté de l’ut dièse) en bas. Elle pouvait en même temps donner Quinquin, puis sera une superbe Maréchale. Strauss était son monde vocal ; elle sera (pour Mitropoulos) la plus juvénile, la plus humaine des Chrysothemis ; une des premières Comtesses de Capriccio ; pour Böhm à Salzbourg une Ariadne idéale ; et se permettra même, à bon escient, et pour satisfaire l’unique fantasme d’une carrière parfaitement prudente, quelques Salomé à Munich. Mais bien entendu c’est en Arabella que par la bonne grâce, l’élégance patricienne, l’honnêteté aussi (composante morale si importante chez Strauss, et si rarement observée) elle avait conquis tous les cœurs et réussi une identification que personne, depuis, ne lui a disputée. Mais dans Mozart aussi ! Elle était pour Krips une Comtesse à la tenue vocale châtiée, exemplaire. Böhm à la réouverture de Vienne en 1955 lui confiait Anna, qu’elle alternait avec Elvire, et Fiordiligi au disque. À peine si, discrète comme elle était, elle toucha au répertoire italien plus émotionnel : Mimi comme tout le monde, très peu Butterfly, chez Verdi rien que Gilda .

André Tubeuf

‘Vienne, ville de la médisance, Salzbourg, festival de l’ingratitude’ 

Le 26 juillet 1960, pour l’inauguration du grand palais des festivals de Salzbourg (Festspielhaus), elle interprète le rôle de la Maréchale dans Der Rosenkavalier (le chevalier à la rose) de Richard Strauss sous la direction d’Herbert von Karajan, avec Sena Jurinac en Octavian et Hilde Güden en Sophie. À l’origine, Karajan et le réalisateur Paul Czinner prévoient de filmer la représentation. Mais, sur l’intervention de Walter Legge, mari et agent artistique d’ Elisabeth Schwarzkopf, c’est celle ci qui participe au film. Choquée, Lisa Della Casa honore ses contrats pour les spectacles programmés cette année-là. Elle refusera désormais de se produire au festival de Salzbourg :

« No, sir, Salzburg für mich ist gestorben. » ( Non, monsieur, Salzbourg est mort pour moi.)

En 1970 : sa fille Vesna est victime d’une rupture d’anévrisme à l’âge de vingt ans, la laissant plusieurs jours entre la vie et la mort, puis une délicate opération suivie d’une hémiplégie irrémédiable. Selon ce qu’affirma Inge Borkh, une amie très proche de Lisa, ceci accéléra la fin de carrière avec une dernière Arabella à la Staatsoper de Vienne le 25 octobre 1973. A quatre-vingts ans, l’artiste sera frappée par une encéphalite et elle s’éteindra le 10 décembre 2012 à l’âge de nonante-trois ans, laissant à jamais le souvenir d’une

Arabella inégalable et surtout inégalée.

Source: Paul-André Demierre

Pour les interressés: Arabella avec Lisa Della Casa, Dietrich Fischer-Dieskau, Annelisa Rothenberger, Direction Josef Keilberth Bayerische Staatsoper 1963

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