Ludwig van Beethoven 250 ans

Son grand-père, Louis van Beethoven, était Flamand d’origine et de naissance. Descendant d’une famille de propriétaires campagnards des environs de Louvain, il était né à Anvers, en 1712. A dix-huit ans, il s’était enfui de la maison paternelle ; il avait été pendant trois mois chantre et maître de chapelle à Saint-Pierre de Louvain, puis était venu à Bonn, où l’archevêque-électeur de Cologne demeurait et tenait sa cour.

Le petit Louis s’attacha avec la plus vive tendresse à cet aïeul qui était en même temps son parrain, et, bien qu’il l’ait perdu de bonne heure, l’impression précoce qu’il en avait perçue fut toujours vivante en lui. Il parlait volontiers à ses amis d’enfance de son grand-père, et sa pieuse et douce mère qu’il aimait beaucoup mieux que son père, lequel n’était que sévère, avait dû lui parler beaucoup de son aïeul.

Ludwig van Beethoven enfant, portrait non-attribué (vers 1793). Kunsthistorisches Museum.

La ressemblance de Beethoven avec son grand-père nous amène tout d’abord à penser que Beethoven n’a pas été un pur Allemand comme les autres compositeurs de son pays : il avait en lui une forte dose de sang flamand. Et, de fait, lorsque l’on entre dans l’étude de sa vie et de son œuvre, il est impossible de le tenir pour un Allemand. Wagner a bien pu dire qu’il avait « exprimé dans son art l’essence de l’âme allemande, » et nous l’admettons volontiers avec lui. Mais si Beethoven a dû à l’Allemagne son sentiment, la profonde émotion qu’il a traduite, il est sûr que son esprit, son caractère et son apparence extérieure le différenciaient tout à fait des hommes de sa patrie. Les compositeurs allemands, comme les peintres et les poètes, ont toujours, pour accompagner leur sentimentalité, un amour des conceptions vagues, des rêves flottants et peu formés ; en même temps qu’il leur suffit de dépasser la condition de simples artisans pour qu’aussitôt ils éprouvent le besoin d’introduire dans leur art un nuageux symbolisme. Rien de pareil chez Beethoven : l’effort de son génie s’est sans cesse dirigé vers l’expression très précise. Dès le début, il cherchait à sentir avec le plus de netteté possible, à se rendre un compte scrupuleux de ses émotions ; dans ses dernières œuvres, la musique est véritablement devenue une langue, et une langue où tous les mots inutiles, tous les artifices de simple agrément, ont été éliminés pour laisser place à la traduction rigoureuse d’émotions infiniment nuancées. Lecteur assidu des philosophes et des poètes, épris des chefs-d’œuvre de la littérature classique et des plus hauts problèmes métaphysiques, il n’a jamais laissé le symbolisme pénétrer dans son art. Avec une netteté que les Allemands ne connaissent guère et qui était chez lui naturelle et instinctive, il a marché toujours vers un but très défini de simplification des moyens et de complication de l’effet. Que l’on compare un de ses lieds, — je ne dis pas avec les mélodies purement allemandes de Schumann et de Wagner, — mais avec un air de Bach ou de Mozart : on voit de suite que, si les sentiments sont les mêmes, ils sont débarrassés ici de cette ombre indécise de rêve qui leur donne, chez ces musiciens, un cachet local si marqué : ils sont saisis dans leur essence et directement exprimés.

La distinction s’aperçoit mieux encore si l’on sort de la musique pour considérer les traits généraux de l’intelligence et du caractère. L’esprit de Beethoven était d’une lucidité et d’une pénétration extraordinaires. Rien d’instructif, à ce point de vue, comme les passages de ses lettres où il parle de son amour, ou de son amitié, ou de ses affections de famille : toujours des sentiments très violents, mais formulés avec une extrême précision. Sa conversation était vive, heurtée, pleine d’ imprévu et d’ironie. Sa démarche saccadée, son humeur changeante et brusque, tout cela ne rappelle en rien la nature allemande. C’est que Beethoven, né en Allemagne, était resté Flamand sous le rapport intellectuel et moral.

Il avait du Flamand un premier trait caractéristique : une grande justesse de sensation. Il racontait lui-même que, jusqu’au moment de sa surdité, son ouïe était d’une délicatesse exceptionnelle et que, dès l’enfance, il souffrait à entendre une note fausse ou un instrument mal accordé. Il faut bien, du reste, qu’il ait eu l’oreille très fine pour que la surdité, qui lui est venue à trente ans, ne l’ait pas empêché de composer et de chercher sans cesse à perfectionner la technique de son art. Qu’on ne l’oublie pas, Beethoven commençait à être sourd lorsqu’il a écrit sa première symphonie, et il n’avait pas entendu un orchestre depuis des années lorsqu’il imagina, avec la symphonie n°6 en fa, dite « pastorale » une orchestration nouvelle, la plus sonore et la plus fondue qui soit. Il semble de même que, avant le temps où son art et sa condition de vie lui en ont fait perdre toute notion, Beethoven ait eu une perception très délicate des apparences visuelles. Son amour pour la nature, qui n’avait rien de lyrique et de romanesque, mais était chez lui un besoin des yeux, son goût naturel pour certaines couleurs, tout cela achève de montrer qu’il était de ce pays des peintres et des instrumentistes, de cette Flandre qui nous a laissé un art uniquement fait de sensations justes et précises.

La Flandre a encore communiqué à Beethoven son sage bon sens : c’est elle qui l’a préservé des écarts où auraient pu l’entraîner son isolement et les méditations philosophiques qu’il aimait. C’est elle qui lui a donné, d’instinct, cette direction artistique si simple et si forte, d’où rien par la suite ne l’a pu départir. C’est à elle que Beethoven a dû la faculté de jugement qui apparaît dans ses lettres ; dans ses conversations, qui l’a mis à même, illettré qu’il était, d’aborder les questions les plus hautes et les œuvres les plus abstruses.

Enfin nous croyons que Beethoven doit à son origine flamande le goût qu’il a toujours eu des grandes compositions bien solides, ce goût qui donne à chacune de ses œuvres un aspect de saine puissance. C’est le trait d’une race sanguine et pleine de bon sens : il était déjà dans l’âme des van Eyck : il a triomphé dans le génie de Rubens, encore un Flamand né en Allemagne.

La Vierge du chancelier Rolin ou Vierge d’Autun, est un tableau peint vers 1435 par le peintre primitif flamand Jan van Eyck pour Nicolas Rolin, chancelier du duc de Bourgogne Philippe le Bon. Il est conservé depuis 1805 au musée du Louvre.
« La Fête de Vénus » peinture de Pierre Paul Rubens (1635 et 1636). Musée d’histoire de l’art de Vienne en Autriche.

Source: WYZEWA, Teodor de, La jeunesse de Beethoven, [compte rendu de Joseph Wilhelm von Wasielewski, « Ludwig von Beethoven », Berlin, 1888], Revue des deux mondes, t. 95, 15 septembre 1889, p. 418-448.

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