Cette année 2019 est une année Berlioz. Hector est en effet décédé en 1869, il y a donc tout juste 150 ans. C’est donc l’occasion de célébrer un des plus grands artistes français et une figure majeure de la vie musicale française au XIXème siècle.


La Symphonie fantastique, enquête autour d’une idée fixe

En 1827, Berlioz assista à Paris à une représentation de Hamlet de Shakespeare — bien qu’il ne comprît pas un mot d’anglais — où l’actrice irlandaise Harriet Smithson jouait le rôle d’Ophélie. À la fin du spectacle, il fut désespérément épris d’Harriet et erra toute la nuit en proie à une frustration et à un désir qui ne se démentirent pas durant les cinq années suivantes.


Le portrait d’Harriet Smithson a été peint entre autres par Claude-Marie Dubufe en 1832 (il est aujourd’hui au musée Magnin de Dijon)

Échouant à la séduire par ses lettres, il conçut le projet de la conquérir par sa musique : la Symphonie fantastique, basée sur un récit autobiographique (ce que Berlioz niera par la suite) et hantée par une mélodie représentant la bien-aimée et décrite comme idée fixe. Berlioz, inspiré, ne mettra que deux mois à composer la symphonie (février-mai 1830).

Harriet Smithson n’assista pas à la première, Berlioz se persuada qu’il avait exorcisé son attraction, et se fiança avec Marie Moke, une jeune pianiste. Retournant à Paris en 1832 (après la rupture houleuse de ses fiançailles, Marie Moke s’étant finalement décidée à épouser Camille Pleyel, le célèbre facteur de pianos), il organisa un concert où l’on joua la Symphonie fantastique suivie de Lélio. Le public comprenait, outre toute une génération de jeunes artistes romantiques, Harriet Smithson et Heinrich Heine.

« Berlioz, à la chevelure ébouriffée, jouait les timbales tout en regardant l’actrice d’un visage obsédé et chaque fois que leurs yeux se rencontraient, il frappait encore d’une plus grande vigueur. »


Heinrich Heine, Revue et gazette musicale, 4 février 1838.

Transportée par le spectacle, elle finit par répondre aux sollicitations renouvelées du compositeur. Les parents des deux jeunes gens étaient formellement opposés à ce mariage. Cette situation un rien compliquée et tumultueuse dura un an. Berlioz supplia, essaya de s’empoisonner devant elle et finalement obtint en octobre 1833, qu’ils se mariassent à Paris. Si l’on arrêtait là l’histoire, il s’agirait sans doute de la plus belle et rocambolesque véritable histoire d’amour romantique du XIXe siècle. Mais Harriet dont la gloire artistique était en déclin, jalouse des voyages de son époux – elle qui avait à jamais quitté la Grande-Bretagne, déçue, devint acariâtre et vieillit prématurément à cause d’une santé faiblissante. Le couple ne survécut pas très longtemps, mais Berlioz la soutint toute sa vie. En témoigne le chapitre des Mémoires de Berlioz traitant de la fin de la vie d’Harriet, des pages comptant parmi les plus bouleversantes de la littérature.

Une œuvre à clef


Musique « à programme » s’il en est, dont l’auteur a donné plusieurs fois la clef :

« Un jeune musicien, d’une sensibilité maladive et d’une imagination ardente, s’empoisonne avec de l’opium dans un accès de désespoir amoureux. La dose de narcotique, trop faible pour lui donner la mort, le plonge dans un lourd sommeil accompagné des plus étranges visions pendant lequel ses sensations, ses sentiments, ses souvenirs se traduisent dans son cerveau malade en pensées et images musicales. La femme aimée elle-même est devenue pour lui une mélodie et comme une idée fixe qu’il retrouve et qu’il entend partout. »

Les « Rêveries et passions » qui peuplent le premier mouvement sont bien celles d’une âme troublée qui passe de la tendresse à l’exaltation, de la frénésie à l’apaisement dans un permanent contraste d’humeurs et de sensations.

La vision du « Bal » qui suit, valsant gracieusement, constitue le plus élégant des tableaux de genre. Il ne fait que précéder un autre tableau, trois fois plus ample, la « Scène aux champs », épisode bucolique admirablement instrumenté. Dans l’épisode précédent, la harpe déroulait ses arpèges. Ici, le hautbois s’unit à son parent, le cor anglais, les cordes s’adoucissent ; même si l’orage menace, l’heure est encore à la sérénité.

La « Marche au supplice », en revanche, vire au cauchemar. On conduit à l’échafaud l’amant qui a tué sa bien-aimée ; couleurs sombres, sonorités graves, rythme implacable. Grinçant, sarcastique, le « Songe d’une nuit de sabbat » final entraîne l’auditeur dans une danse macabre grotesque ponctuée d’éclats parodiques du « Dies irae ». Et, toujours présente, toujours changeante, l’idée fixe, au coeur de cette confession d’un enfant du siècle, d’une inquiétante nouveauté dans sa structure, ses choix instrumentaux, sa sonorité sans cesse variée, ses contrastes de climats.

Avec la « Symphonie fantastique », Berlioz a signé l’acte de naissance du romantisme musical français.

MICHEL PAROUTY

« Les sons inquiétants que vous entendez proviennent de la première symphonie psychédélique de l’Histoire ; la toute première description musicale d’un trip, écrite il y a bien longtemps, en 1830 (c’est à dire quelque chose comme 130 ans avant les Beatles). Berlioz l’a baptisé «Symphonie fantastique», et pour être fantastique, elle l’est, à tous les sens du terme, y compris celui de psychédélique. Ce n’est pas moi qui l’invente ; c’est un fait, car c’est ce que nous dit Berlioz dans son programme. […] Et quelle musique ! Cinq mouvements d’une invention jamais démentie, proprement incroyable de la part d’un garçon de vingt-six ans, âge auquel Berlioz a composé ce morceau (seulement trois ans après la mort de Beethoven). Et quel est le lien entre ces cinq mouvements fantastiques ? Nulles autre que la demoiselle ayant provoqué cet accès de désespoir amoureux. Elle hante cette symphonie : où que la musique aille, elle surgit. Obsédante,  importune, s’immisçant et revenant encore et toujours sous une multiplicité de formes et d’aspects. Berlioz l’a désignée comme «l’idée fixe» ayant pris possession de l’esprit de l’esprit du musicien. »


Leonard Bernstein

« Hector Berlioz nous paraît former, avec Victor Hugo et Eugène Delacroix, la trinité de l’art romantique français ».

Théophile Gautier 1846

Laisser un commentaire