Henri de Toulouse-Lautrec (1864 – 1901)
Le « Monstre chéri »


Henri de Toulouse-Lautrec
(1864-1901
Conquête de passage (1896)

C’est quelque-peux paradoxal de vouloir publier un article culturel sur Toulouse-Lautrec à notre époque #MeToo qui est certainement un tournant de l’humanité pour chacun.

Mais c’est au nom de cette doctrine et de l’événement #MeToo que certains chercheurs veulent «dégenrer» les arts et lettres. Films, livres, opéra, tableaux et sculptures doivent donc être soumis à une relecture inquisitoriale: Toulouse-Lautrec, Gauguin, Balthus, Antonioni, John Ford, Alfred Hitchcock, Beaumarchais, Mozart, Verdi, Puccini, Bizet, R. Strauss, le Marquis de Sade, Flaubert, Bataille, Clessinger, sans parler de Michael Jackson, Céline, Egon Schiele, Nabokov, Cervantès, Shakespeare, Monet, Picasso et tant d’autres, ne sont-ils pas désormais coupables d’être des misogynes «hétéronormés»?

« Si on commence à relire tous les comportements des individus d’hier avec les valeurs qui sont les nôtres aujourd’hui, on a une lecture anachronique du passé. En cette fin du XIXe siècle, la loi punit tout attentat à la pudeur sans violence en dessous de 13 ans, âge limite qui sera porté à 15 ans en 1945. Ce qui veut dire qu’une fille de 13 ans n’est plus considérée à l’époque comme une enfant et que Gauguin n’est pas condamnable en soi. Même si on peut lui reprocher la moralité de son comportement, d’être partie prenante d’un érotisme colonial et d’avoir profité de son statut de Blanc… Mais le traiter de pédophile, une notion qui n’est pas utilisée à l’époque et qui définit un profil psychiatrique type, est complètement absurde. »

Source: Anne-Claude Ambroise-Rendu

On demande au Metropolitan Museum of Art (dit aussi The Met) le retrait de la toile de Balthus, Balthasar Klossowsky, peintre franco-polonais (1908-2001), représentant « Thérèse rêvant », une enfant parisienne mineure. Mia Merill, entrepreneur américaine, a lancé une pétition pour le retrait du tableau. Motif : on voit la culotte de la jeune Parisienne

Une professeure de l’université de Californie à Los Angeles (UCLA) Laure Murat, considère « Blow up » de Michelangelo Antonioni comme un parangon de violence faite aux femmes . On s’interroge.

On vit une époque bizarre. Dans la foulée de l’affaire Weinstein, la parole des femmes se libère, d’autres affaires font surface, les violeurs et autres agresseurs sexuels sont cloués au pilori de l’opinion, bientôt peut-être de la justice. Il y a un avant et un après, les mentalités et comportements vont évoluer, du moins l’espère-t-on, et les hommes abusifs y regarderont à deux fois avant de forcer sexuellement une femme (ou un autre homme). Jusque-là, tout va bien, on se réjouit de ce changement de paradigme et on approuve sans réserve.

En revanche, ce qui inquiète, c’est de voir le cinéma victime collatérale de cette grande avancée dans les relations hommes-femmes.

Décédée en octobre 2015 à l’âge de 95 ans, Maureen O’Hara avait marqué les esprits notamment pour le célèbre duo qu’elle formait à l’écran avec l’acteur John Wayne dans le film The Quiet Man (John Ford, 1952). Dans son témoignage poignant, qui avait été publié 72 ans plus tôt par le Daily Mirror, cette actrice légendaire raconte qu’elle a écopé du surnom de « patate froide sans sex-appeal » lorsqu’elle a refusé de se soumettre à la culture du harcèlement sexuel pratiquée à Hollywood. « Parce que je ne laisse pas les producteurs et les réalisateurs m’embrasser ou me peloter tous les matins, ils ont raconté partout en ville que je n’étais pas une vraie femme, que j’étais aussi froide qu’une statue de marbre. Je suis tellement en colère contre ça que je suis prête à quitter Hollywood. C’est tellement mal que je déteste venir travailler le matin. Je doute qu’à Hollywood on me considère un jour autrement qu’un froid morceau de marbre, à moins que je divorce de mon mari, que j’abandonne de mon bébé et que je pose en photo dans tous les journaux. Voilà l’image de la femme qui est véhiculée à Hollywood. Je suis prête à laisser tomber. »

Dans son autobiographie, Tippi, a Memoir, Mélanie Griffith 86 ans lève le voile sur sa relation avec le réalisateur anglais. Harcèlement, agressions sexuelles, cruauté… la mère de Mélanie Griffith dresse un sombre portrait d’Alfred Hitchcock, décédé en 1980. Et instruit le procès d’une époque ou la violence faites aux femmes ne trouvait que peu d’écho.

Le tournage de son premier film, Les Oiseaux, dure six mois. Et autant d’angoisse, témoigne-t-elle un demi-siècle plus tard. L’intérêt que lui porte Alfred Hitchcock vire rapidement à l’obsession. Avant le tournage, le réalisateur met en garde les comédiens mâles. Interdiction de la « sociabiliser ou de la toucher », écrit-elle. Sur le plateau, Hitchcock peine à contenir sa jalousie. Dès que la jeune femme parle à un homme, il la foudroie du regard. 

La jalousie devient harcèlement. Le réalisateur aurait demandé à Tippi Hedren de « le toucher », tenté de lui arracher un baiser, à l’arrière d’une limousine. « Un moment affreux ». Elle garde pourtant le silence sur le plateau. Le « harcèlement sexuel était un terme qui n’existait pas à l’époque », explique-t-elle. En outre, « qui avait le plus de valeur aux yeux du studio, lui ou moi? » 

 

Pour Ivo Van Hove, metteur en scène belge, directeur artistique du Toneelgroep Amsterdam. «Don Giovanni» de Mozart est un «opéra sur l’abus de pouvoir. C’est un prédateur qui abuse de son pouvoir sexuel avec Dona Anna, émotionnel avec Dona Elvira et social avec Zerlina (elle étant villageoise et lui nanti, NDLR)».

Montée pour la première fois en 1784 après avoir subi de nombreuses censures, l’opéra de W.A. Mozart basé sur la pièce de Beaumarchais constitue en effet une critique acerbe des privilèges de la noblesse: « C’est une pièce sur l’abus de pouvoir et le harcèlement sexuel, choses qui existent toujours. Le public va certainement se reconnaître dans la lutte de Figaro et de Suzanne contre la tyrannie. »

Alors que le valet Figaro est sur le point d’épouser la jeune Suzanne, son maître, le comte Almaviva entend bien se prévaloir du droit de cuissage accordé à la noblesse pour la conduire dans son lit avant ses noces. Mais ni la jeune femme, ni Figaro, ni la comtesse ne l’entendent de cette oreille. Ils vont donc s’allier afin de déjouer les projets du comte.

« Figaro est un homme plein de ressources. Il a l’esprit et l’intelligence d’un maître, mais il est né serviteur. Comme la Révolution n’est pas encore faite, il se débrouille. Dans cette pièce, il est cependant confronté à ses propres limites. C’est la première fois qu’il est amoureux, et il en perd tous ses moyens.

Abuser de sa position pour exercer un odieux chantage sexuel ne date pas de l’affaire Weinstein. Dans Il trovatore, en plein Moyen-Age espagnol, le Comte de Luna ne consent à sauver la vie de Manrico – le Trouvère – qu’en échange des faveurs de Leonora. Piégée, la jeune femme feint d’accepter l’abominable marchandage mais absorbe du poison pour s’y soustraire. Las, doutant de sa vertu, Manrico refuse de fuir ; Leonora meurt sans pour autant épargner l’échafaud à son amant. George Bernard Shaw en déduira qu’un opéra, c’est une histoire où le baryton fait tout pour empêcher le ténor de coucher avec la soprano. Notre époque n’en tirerait pas les mêmes conclusions.

Il ne suffit pas au baron Scarpia d’exercer sa libido sur la cantatrice Floria Tosca dans l’opéra de Puccini. Sexuel, son harcèlement est aussi moral. Il est d’ailleurs permis de penser que le chef de la police romaine préfère la chasse aux trophées. Harceleur ? Oui et de la pire espèce, celle des prédateurs, qui levraudent pour le plaisir de levrauder. Prisonnière de ses filets poisseux, Tosca n’aura d’autre issue que de le poignarder pour échapper à son exécrable chantage. En vain. Le marché, de dupe, aboutira au plus beau saut de l’ange du répertoire. Il n’y a pas de justice.

Comme le faisait remarquer Roselyne Bachelot , il est paradoxal que Carmen ait été choisie récemment à Florence pour dénoncer la violence à l’encontre des femmes. Au contraire, s’il faut ranger dans un camp la bohémienne de Bizet, nous la placerons du côté des bourreaux et non des victimes. Pour preuve, ce qui lui tient lieu d’air d’entrée et donc de carte de visite, la Habanera avec ses paroles lourdes de sens : « si je t’aime, prends garde à toi ». Des menaces aujourd’hui intolérables quel que soit le sexe de celui qui les profère. (Mais Don José fini quand même par tuer Carmen par frustration et jalousie NDLR )

Est-ce parce qu’il est « chaste, autant que la lune » que Jean-Baptiste suscite autant la concupiscence de Salomé dans l’opéra de R. Strauss ? Après avoir exigé en vain de lui toucher le corps, puis les cheveux, puis de baiser sa bouche, la jeune princesse obtiendra satisfaction et le prophète passera à la casserole, mais post mortem, et réduit à l’état de tête coupée présentée dans un bassin d’argent. Le triomphe de la harceleuse sera néanmoins de courte durée, puisque son beau-père horrifié ordonnera que l’on tue la mangeuse d’hommes.

L’homme, issu du grand monde, avise une jeune femme nommée Rose Keller qui sollicite l’aumône et la convainc de le suivre dans sa maison de campagne à Arcueil. Et, là, selon les confidences de la dame « il lui ordonne, un pistolet sous la gorge, de se mettre toute nue et la fustige (c’est-à-dire la fouette) cruellement ». Après quoi, il la viole. Il récidivera à Marseille. Et ailleurs.

Il expliquera, car il est également écrivain, que la nature a créé l’homme pour « qu’il s’amuse de tout sur terre et tant pis pour les victimes, il en faut… ».

Ce livre, dans lequel figure cette profession de foi, si l’on ose dire, s’intitule « Justine« . Car il s’agit d’un personnage célèbre qu’une grande partie de l’intelligentsia a porté aux nues jusqu’à le qualifier de « divin »: le Marquis de Sade.

Au cours de son existence, il a passé trente ans enfermé, ce pourquoi on en a fait un martyr de la liberté, un parangon de la pensée subversive, un révolutionnaire exemplaire. Sans que jamais ses admirateurs posthumes ne précisent pour quels faits exacts il fut, a plusieurs reprises, condamné à ces enfermements.

En vérité, ce qui n’enlève rien à son véritable talent d’écrivain sulfureux, le Marquis de Sade, un temps révolutionnaire d’opportunité (en 1793) mais, en réalité, nostalgique de l’ordre féodal, fut une manière de théoricien de la violence sexuelle, violence cruelle souvent, faite aux femmes, et praticien de leur chosification. Or, on trouve, parmi ses admirateurs, beaucoup de ceux qui clament, aujourd’hui, avec raison, que toutes les formes de harcèlements sexuels doivent être implacablement dénoncées et éradiquées.

Le caractère des deux affaires d’Emma est différent. Vis-à-vis de Rodolphe elle est plutôt passive, elle se laisse séduire. Rodolphe est la partie active, conscient de son charme : « Avec trois mots de galanterie, cela vous adorerait, j’en suis sûr ! […] Oui, mais comment s’en débarrasser ensuite ? » Emma est ravie de l’attention de son amant, elle pense qu’elle a finalement obtenu la vie des héroïnes romanesques : « Elle se répétait : “J’ai un amant ! un amant !” se délectant à cette idée comme à celle d’une autre puberté qui lui serait survenue » ). Au début elle se contente de la cour de Rodolphe, mais peu à peu Emma devient plus active, organisant leurs rendez-vous, réclamant le traitement idolâtré. Elle prend goût à l’amour physique. Or, quand les demandes d’Emma deviennent trop exigeantes Rodolphe la quitte. Après la dépression causée par la trahison de Rodolphe, Emma rencontre de nouveau Léon. Cette fois-ci, elle n’est pas contente d’un amour platonique, alors elle séduit Léon. Emma n’est plus l’objet passif« c’est Emma elle-même qui y mène le jeu, dans une conversation romanesque dont Léon se trouve tout autant qu’elle la dupe ». Léon, plus jeune qu’Emma, est novice en amour : « Il acceptait tous ses goûts ; il devenait sa maîtresse plutôt qu’elle n’était la sienne » . Ainsi Emma est la partie active, exprimant les qualités masculines, tandis que Léon est plus passif. Dans cette liaison, pour Emma, il ne s’agit pas de romantisme, mais de désir : « La liaison avec Léon se prolonge uniquement parce qu’elle répond à un besoin du corps, parce qu’elle est devenue “une habitude de la chair” » C’est aussi le fait qu’Emma cherche activement la jouissance qui a provoqué le plus le public contemporain de Flaubert : « le texte ne dissimule pas l’existence de la sexualité féminine et le plaisir que leur corps donne aux femmes » . La romance avec Rodolphe est une aventure de cœur, mais avec Léon « le cœur passe au second plan ». Elle propose aussi que « l’histoire d’Emma nous paraît une illustration frappante de la pensée de la Rochefoucauld : “Dans les premières passions, les femmes aiment l’amant ; et dans les autres, elles aiment l’amour” »

Elle est bienvenue cette révolte des femmes contre la brutalité du harcèlement sexuel. Intimidation professionnelle, privautés humiliantes, viols véritables : il était temps de crier ça suffit. De quelle tradition patriarcale et misogyne ce harcèlement bestial est-il le résultat ? De quelle indifférence et de quel silence s’est-il nourri ? Nous n’avons pas fini de débattre de ces questions. Et c’est tant mieux. Bornons-nous à verser un élément au dossier. Ce malentendu coupablement entretenu, notamment pas les gens des baby-boomers nés dans l’immédiate après-guerre et actrice d’un Mai 1968 qui ne se limita pas à la France. A notre souci de combattre la « société bourgeoise », nous avons fini par écrire sur les murs qu’il était « interdit d’interdire ». Slogan pimpant, joyeux, mais parfaitement stupide. Qu’il nous suffise de relire aujourd’hui certains philosophes dont nous n’avons pas voulu, à l’époque, comprendre le propos. il suffise d’évoquer le grand poète, anthropologue et philosophe que fut Georges Bataille (1897-1962). Chantre de l’érotisme, d’abord proche, puis adversaire des surréalistes, on vit en lui un grand « transgresseur sexuel », dont plusieurs textes firent scandale, comme Histoire de l’œil ou le Bleu du ciel. Or ce prétendu chantre de la frénésie érotique était lucide au sujet de la violence dont la sexualité est possiblement porteuse. Aussi lucide et plus circonspect encore.« Je ne suis pas de ceux, écrivait-il, qui voient dans l’oubli des interdits sexuels une issue. Je pense même que la possibilité humaine dépend de ces interdits. » Dans le même texte (Histoire de l’érotisme), il est plus explicite : « C’est la limite opposée à la libre activité sexuelle qui donna une valeur nouvelle à ce qui ne fut, pour l’animal, qu’une irrésistible pulsion, fuyante et pauvre de sens. » En d’autres termes, le refus de tout interdit concernant la sexualité renverrait les humains à une animalité incontrôlée. Elle rétrograderait leur statut, écrit-il en 1949. Paradoxalement, Bataille fait l’éloge de la « transgression », mais n’en reconnaît pas moins la fondamentale légitimité des interdits. Soixante-huit ans après, l’actualité lui donne raison et nous ramène sur Terre.

Au Salon de 1847, la Femme piquée par un serpent (Musée d’Orsay) du jeune Clesinger (NDLR: époux de Solange deuxième fille de Georges Sand, né à Besançon) fait scandale. Les critiques attaquent l’œuvre tant sur le plan moral que technique. L’indécence du sujet – une femme nue se tordant sur un lit de roses, un serpent s’enroulant autour de son poignet -, est en effet rehaussé par le traitement exagérément réel des chairs, inspiré dit-on d’un moulage sur nature des formes généreuses d’Apollinie Sabatier, célèbre demi-mondaine amie des artistes romantiques. Pour apporter un démenti à cette dernière accusation, Clesinger sculpte dès la fin de l’année 1847 cette Bacchante couchée, variante un peu plus grande que nature de la Femme piquée par un serpent. L’œuvre exposée au Salon de 1848 est ainsi commentée par Théophile Gautier, romancier et critique d’art proche de Mme Sabatier : « c’est le pur délire orgiaque, la Ménade échevelée qui se roule aux pieds de Bacchus, le père de liberté et de joie […] Un puissant spasme de bonheur soulève par sa contraction l’opulente poitrine de la jeune femme, et en fait jaillir les seins étincelants… ». Il conclut son article en l’appelant « un des plus beaux morceaux de la sculpture moderne ». Le terme « moderne » nous étonne aujourd’hui : il désigne sans doute à la fois l’approche réaliste du sculpteur et l’exagération proprement romantique du mouvement de torsion. La Bacchante obtient une médaille de première classe et procure au sculpteur le titre de Chevalier de la Légion d’honneur, sans pour autant faire l’unanimité dans la critique. Lors de sa présentation à l’Exposition universelle de 1851, le jury anglais déplorera une imagination « pervertie, mise au service d’une sensualité de bas étage ».

Cachez ces seins que je ne saurais voir, faisait dire Molière à son Tartuffe.

« Demain, sera-t-il possible de se confronter à un tableau ou un film sans que le jugement soit parasité par la vertu ? »

Quand à l’article sur Toulouse-Lautrec, ce sera pour une autre fois

Sources:

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