Du 15 au 18 août 1969 se tient dans une prairie de l’État de New York un festival de musique plus ou moins improvisé. Il  réunit près de 500 000 jeunes Américains, dix fois plus qu’attendu.

Ces jeunes gens issus des classes moyennes se qualifient d’hippies. Désireux de se libérer des codes sociaux et de vivre leurs rêves, ils sont à la pointe du combat pacifiste contre l’intervention américaine au Vietnam.

Leur mot d’ordre, plein de naïve fraîcheur, a été inventé dès 1963 :

« Make love, not war » (Faites l’amour, pas la guerre).

Trois semaines après l’exploit lunaire de Neil Armstrong et Edwin Aldrin, ce festival dit « de Woodstock » clôt sur des rythmes rock, folk, soul ou blues la période la plus faste des États-Unis…

Alors que les organisateurs attendaient 50’000 personnes, ce sont plus de 450’000 festivaliers qui se sont finalement réunis pour vivre cette quintessence de l’esprit hippie et Flower Power. Les artistes présents ont connu des fortunes diverses suite à leur passage, Woodstock jouant comme un accélérateurs de carrière pour certains, quand d’autres sombraient dans l’oubli. Mais pour tous, l’immensité du public présent fut un choc.

50 ans plus tard, voici les 10 performances entrées dans la légende.

Vendredi 15 Août

RICHIE HAVENS, «Freedom»

Richie Havens à Woodstock, c’est l’histoire d’un petit miracle. Celui d’un artiste encore peu connu, programmé pour passer en cinquième position, et qui va se retrouver à ouvrir le plus grand festival du monde. A cause d’embouteillages monstres dans toute la zone dûs à l’afflux massif, les groupes programmés avant lui ne sont toujours pas là. Puisque le destin l’a choisi, à 17 heures le vendredi 15 août, il grimpe sur scène, simplement accompagné d’un autre guitariste et d’un percussionniste.

MELANIE, « Birthday of the Sun »

Aux États-Unis, son pays natal, il faut attendre le festival de Woodstock et son concert du 15 août 1969, afin que pour la première fois dans l’histoire de la pop, le public allume des bougies (ce qui inaugure une tradition). Cela inspire Melanie, et elle écrit la chanson Lay Down (Candles in the Rain), qui est un succès dans toute l’Europe et les États-Unis, en 1970. C’est un hommage au public de Woodstock, une chanson enregistrée avec les Edwin Hawkin Singers.

JOAN BAEZ, «Joe hill»

Figure du folk new-yorkais, fervente militante des droits de l’homme, Joan Baez-enceinte de six mois- est venu, comme à son habitude, occuper la scène de Woodstock en missionnaire. Véritable conscience politique d’une génération, elle vient clôturer la première journée du festival, et terminera son concert à 2 heures du matin. En introduction, elle évoque son mari et écrivain David Harris, en pleine grève de la fin après avoir refusé de partir au Vietnam. Sans Joan Baez, le festival aurait ainsi raté un de ses objectifs, celui de protester contre cette guerre, fossoyeuse de la jeunesse américaine.

Samedi 16 Août

SANTANA, «soul sacrifice»

De tous les invités qui ont eu l’honneur de fouler la scène du Festival, c’est l’un de ceux qui a le mieux incarné, tout au long de sa carrière, les idéaux alors en vogue en cette année 1969. Encore méconnu, Carlos Santana, jeune mexicain qui a donné au groupe son nom, vient d’avoir 22 ans, et son premier album ne sortira qu’une semaine plus tard. Son batteur, Michael Shrieve, a tout juste 20 ans, et va pourtant retourner l’auditoire, dans l’ambiance déjà chaotique du samedi, entre les intempéries, le public dans la boue, et les fans défoncés. Avec son style caracéristique de fusion entre rock, funk, ou encore salsa, précurseur de la World music, le groupe enflamme la scène avec son dernier tube, «Soul Sacrifice».

CREDENCE CLEARWATER REVIVAL « Commotion »

Le 16 août 1969, Creedence clôt sa tournée au festival de Woodstock. Les hasards de la programmation relèguent la prestation du groupe à une heure tardive de la nuit, face à un public disséminé suite à la piètre prestation du Grateful Dead, entre autres perturbée par des problèmes techniques. Lorsque Creedence monte sur scène aux alentours de trois heures du matin, ils doivent faire face à un demi-million de spectateurs endormis.

« Nous étions prêts à envoyer du rock, mais au lieu de ça nous avons attendu et attendu, jusqu’à ce que ce soit à notre tour. Là, ma réaction a été de dire : « Ouah, il faut qu’on suive le groupe qui a endormi un demi-million de personnes! » J’ai joué fort, bougé, crié et au bout de trois chansons, j’ai regardé au-delà des projecteurs et j’ai vu cinq rangées de corps emmêlés, ils dormaient tous. Défoncés et endormis. J’ai regardé ailleurs et j’ai dit: « Bon, nous sommes là pour un bon moment. J’espère que certains d’entre vous aussi… » Je cherchais quelqu’un d’éveillé dans le public, dans ce demi-million de gens amorphes. Tous ceux-là étaient hors jeu. Quoi que je fasse, ils étaient partis. C’était un peu comme une peinture d’une scène de Dante, illustrant des corps en enfer, tous entrelacés et endormis, couverts de boue. Et c’est à cet instant, un moment que je n’oublierai jamais, que j’ai repéré, à quatre cents mètres de moi, dans l’obscurité, de l’autre côté du terrain, un type debout en train de danser. Et dans la nuit, j’ai entendu: « Ne t’inquiète pas John. On est avec toi! » J’ai joué le reste du concert pour ce mec. »

— John Fogerty

JANIS JOPLIN, «ball and chain»

La «Perle», comme on la surnomme, est déjà une star très attendue en cet été 1969. Symbole de l’extravagance et du jusqu’au boutisme des artistes de cette époque, déjà fragile et accro au bourbon et à la drogue dure, la beatnik illumine toutes les scènes qu’elle occupe. Avec son inimitable voix éraillée et son sourire candide, elle chante le blues rock et psyché à la perfection. Quand elle découvre, dans la nuit du samedi au dimanche, l’immense public qui l’attend, elle panique, et ne trouvera le courage d’affronter la foule qu’après de longues heures d’attentes en coulisse, après avoir ingurgité un violent cocktail d’alcool et d’héroïne. Pas de quoi faire de son concert un sommet du genre, mais, émaillé de quelques pépites, ce dernier se termine sur une superbe version de « Ball and Chain». La voix rauque, écorchée, son interprétation ressemble à une lutte avec elle-même, avec un final a cappella inoubliable. Ajoutant son nom à la triste liste naissante des artistes du XXeme siècle morts à l’âge de 27 ans, elle décède l’année suivante, une semaine après jimi Hendrix.

Dimanche 17 Août

JEFFERSON AIRPLANE, «white rabbit»

Initialement prévus pour passer le samedi soir, les californiens ne joueront que le lendemain matin, aux premières lueurs du soleil. A Woodstock, ils sont là pour représenter dignement le courant psychédélique en vogue à San Francisco et sur la côte ouest des Etats-Unis. La prestation est à la hauteur des attentes, et l’ambiance planante du set est renforcée par le manque de sommeil et la fatigue, du groupe comme du public. Le sommet est atteint en fin de concert, avec leur célèbre tube resté dans les mémoires, «White rabbit», un voyage halluciné dans le Pays des Merveilles d’Alice après une prise de drogue. Ces trois minutes ésothériques et planantes sont sublimées par la voix haut perchée, au phrasé subtil, de la chanteuse et compositrice du titre, Grace Slick, grâcieusement baignée sur scène par les premiers rayons du soleil. Sa scansion si particulière inspirera de nombreuses chanteuses dans les années à venir. Le morceau, devenu emblème du psychédélisme, est magnifiquement interprété par un groupe à l’unisson. 

THE WHO, «my generation»

Pour le groupe de rock britannique, déjà très célèbre, Woodstock est une date de plus, certes prestigieuse, dans leur longue tournée mondiale pour promouvoir leur opéra rock «Tommy». Sorti trois mois plus tôt, ce chef d’œuvre signé des précurseurs du psyché ou du punk, qui marque un jalon dans l’histoire du rock, a séduit le public comme les critiques. Adepte de la première heure des cassages de guitare, murs d’enceintes, larsens à la guitare et autres joyeusetés qui feront école dans les groupes de rock et de métal, The Who est déjà un monument de la «British Invasion» aux Etats-Unis. Mais c’est sur scène que ces jeunes surexcités donnent leur plein potentiel, et cette date ne fera pas exception.

JOE COCKER, « With a Little Help from My Friends »

L’Anglais Joe Cocker tourne déjà depuis un certain temps avec son Grease band. S’il est estimé dans le milieu musical, à 25 ans, il lui manque encore le tube qui pourrait lancer sa carrière. C’est chose faite avec sa reprise (il était coutumier du fait) de «With a Little Help from My Friends», des Beatles, qui va enfin faire connaitre cet adepte de blues-rock sur le sol américain. Transporté sur scène avec sa troupe (dont certains furent pris de vomissements d’angoisse devant le nombre de spectateurs) par hélicoptère le dimanche 17 août, il entame sa performance. En fin de concert, les premières notes de clavier du tube des Beatles résonnent. C’est le début de près de huit minutes de pur bonheur, face à un public qui a rarement entendu une telle puissance vocale et qui se gorge de l’énergie du chanteur. Joe Cocker devient une star mondiale. Véritable bête de scène, il imposera sa voix rocailleuse poussée à l’extrême de buveur de whisky, et sa gestuelle inimitable, entre l’air guitare et le pantomime désarticulé. 

Lundi 18 Août

JIMI HENDRIX, «The Star Spangled Banner»

En véritable tête d’affiche, titulaire d’un joli paquet de tubes et déjà intronisé comme un roi de la six cordes électrique, Jimi Hendrix est programmé pour clôturer le festival. Ce dernier a pris du retard, l’icône de la guitare passera donc le lundi, au petit matin, plutôt que le dimanche soir. Seules 30000 personnes sur les 450000 sont encore présentes au Woodstock Music and Art Fair. La performance d’Hendrix, qui s’amuse une fois de plus à gratter les cordes avec ses dents, leur donnera raison. Déjà impressionnant, c’est la deuxième partie de son concert qui le fera entrer encore un peu plus dans la légende. Avec sa fameuse guitare Stratocaster – et une bonne dose de LSD -, il entame en virtuose inimitable une version improvisée et hallucinée du «Star Spangled Banner», l’hymne national, imitant le bruit des bombes des avions B-52 qui sévissent au Vietnâm. Un sacrilège au son rugeux, âpre et métallique.

Il mourra exactement un an et un mois après ce concert mythique.

Les années Peace & Love sont belle et bien terminées. 

Laisser un commentaire