Au cours du précédent millénaire, la paysannerie a su développer un savoir-faire respectueux de l’environnement et de l’avenir. C’est l’enseignement que nous avons tiré d’un débat aux Rendez-Vous de l’Histoire de Blois (18-22 octobre 2012). Ce débat, avec des enseignements très actuels, a mis aux prises le professeur Philippe Desbrosses, l’agronome Marc Dufumier, l’historien Michel Vanderpooten et l’ingénieur Matthieu Calame.

Un savoir-faire millénaire ignoré

L’agronome Marc Dufumier nous rappelle comment la paysannerie, au fil des générations, a sélectionné des variétés animales et végétales adaptées à leur terroir. Ici, où sévissent les insectes, on a, d’une année sur l’autre, peu à peu éliminé les céréales à épis lisses pour ne retenir que celles à épis velus, qui ne permettent pas aux insectes de piquer les graines ; là, où sévissent surtout les chenilles, on a conservé les plantes à feuilles lisses, sur lesquelles les papillons ne peuvent pas pondre leurs œufs…

Ainsi la paysannerie traditionnelle a-t-elle accru la biodiversité !
Labourage nivernais en 1849, Rosa Bonheur, Paris, musée d'Orsay.

La révolution scientifique de la fin du XIXe siècle a amorcé un retournement de tendance. Les laboratoires ont lancé des recherches sur des plantes à haut rendement, et comme il eut été trop coûteux de mettre au point des variétés adaptées à chaque terroir, ils ont mis au point des variétés d’application universelle et corrigé leurs faiblesses par le recours de plus en plus massif à des produits phytosanitaires ou à des amendements (engrais) chimiques. Désormais, on peut ainsi rencontrer les mêmes variétés de blé, de maïs ou de riz dans toutes les plaines céréalières du monde.

Matthieu Calame note avec un clin d’œil que le développement de l’industrie des engrais azotés est consécutif à la Grande Guerre. Pendant celle-ci, on a produit du nitrate en masse pour la fabrication des explosifs. La paix venue, on a reconverti les usines vers la production d’engrais azotés. L’ancienne usine AZF de Toulouse, qui a explosé en septembre 2001, est l’illustration de ce phénomène ; sa proximité et l’activisme de ses commerciaux ont fait des agriculteurs de la région les plus gros consommateurs d’engrais azotés de France.

L’emploi des engrais azotés a été aussi favorisé par la fin de la polyculture et la spécialisation des productions agricoles. En effet lorsqu’un paysan cultivait des céréales et en même temps élevait des animaux, les déjections de ceux-ci étaient épandues dans ses champs et permettaient un cycle court des nutriments en azote, phosphore et carbone. Aujourd’hui, faute de fumier à leur disposition, les céréaliers doivent recourir à des engrais chimiques cependant que les éleveurs doivent traiter les lisiers sans profit pour quiconque… et avec qui plus est des modifications dommageables de la faune et de la flore des eaux fluviales et littorales.

Ainsi, une vision comptable à courte vue de la « modernisation » des exploitations agricoles peut entraîner au niveau collectif un résultat négatif si l’on prend en compte les coûts induits…

Michel Vanderpooten signale également un changement d’approche irrationnel dans les calculs de performances :

• Jusqu’au XIXe siècle, les paysans évaluaient leurs performances en nombre de grains récoltés par grain semé. On obtenait déjà au Moyen Âge, dans des régions privilégiées comme l’Île-de-France, un rapport de sept ou huit grains récoltés pour un semé. Cette performance est encore aujourd’hui hors de portée pour beaucoup de paysans des pays pauvres…
• À cet indicateur de performance rationnel (on compare ce qui est produit à ce qui est consommé), on en a substitué un autre qui l’est beaucoup moins : le rendement à l’hectare. Cet indicateur fait fi de tous les « intrants » : produits phytosanitaires, hydrocarbures, engrais, usure des machines…

Il s’ensuit que certaines grandes exploitations intensives peuvent se révéler destructrices de capital. Elles sont à leur manière aussi prédatrices que les premiers agriculteurs qui brûlaient la forêt vierge et dégradaient les sols pour quelques maigres récoltes. Ces exploitations peuvent à bien y regarder se révéler moins performantes que les exploitations familiales traditionnelles ou « bio » qui utilisent très peu de produits chimiques, de gros engins et d’hydrocarbures, bien qu’avec un rendement brut à l’hectare deux ou trois fois inférieur.

Si l’on voulait revenir à une approche rationnelle de l’économie paysanne, il faudrait mesurer la valeur ajoutée par unité produite en soustrayant de sa valeur marchande tous les coûts : semences mais aussi « intrants » (engrais azotés, machines, pesticides) et alimentation animale d’importation (tourteaux de soja transgénique). Il va de soi que l’agro-industrie se révélerait dans ces conditions bien moins profitable qu’on ne le croit !

Philippe Desbrosses souligne à ce propos une vérité cachée établie par le Prix Nobel Amyarta Sen, à savoir que les petites exploitations sont plus productives que les grandes. Il en appelle à une agriculture « intensément écologique » plutôt qu’« écologiquement intensive »

Michel Vanderpooten rappelle que le progrès n’est pas linéaire. Le fameux agronome Olivier de Serres, contemporain d’Henri IV, a pour une bonne part emprunté à l’agronome romain Columelle ses recommandations concernant le remplacement de la jachère par des légumineuses avec le double avantage que celles-ci nourrissent les sols et nourrissent aussi les hommes en leur apportant des protéines sous la forme de lentilles et de pois. En dépit de leur pertinence, ses recommandations ont tardé à passer dans les faits et la paysannerie française a même vu ses conditions de vie et de travail régresser de la fin du Moyen Âge à la fin du règne de Louis XIV, en bonne partie pour des raisons sociales : poids de la fiscalité et désintérêt des classes dirigeantes pour le monde rural.

Les légumineuses comme les lentilles et les pois sont devenues marginales aujourd’hui, regrette Marc Dufumier, malgré leurs vertus. Pour l’amendement des sols et la fourniture de protéines, elles sont concurrencées par les engrais azotés et la production d’animaux en batterie.

Aujourd’hui, en France, les derniers paysans bénéficient de conditions matérielles proches de celles des employés en ayant toutefois fait le sacrifice de leur indépendance à l’agro-industrie et à la grande distribution. Ils sont souvent devenus des ouvriers à domicile payés à la pièce, mais toujours à la merci du climat et de la spéculation, ainsi que le déplore Matthieu Calame. Fait aggravant, la monnaie unique a levé toutes les barrières à l’importation de produits agro-alimentaires à bas coût issus des fermes industrielles d’outre-Rhin. Il s’ensuit que la France, bien qu’exceptionnellement dotée par la nature, a perdu en vingt ans sa place parmi les grands exportateurs de produits agro-alimentaires et risque même de devenir débitrice nette avec plus d’importations que d’exportations.

Source : André Larané

Laisser un commentaire