Émile ZOLA dans « le ventre de Paris »

…même maison, rue Pirouette, étaient des amies intimes, très-liées par une pointe de rivalité qui les faisait s’occuper l’une de l’autre, continuellement. Dans le quartier, on disait la belle Normande, comme on disait la belle Lisa. Cela les opposait, les comparait, les forçait à soutenir chacune sa renommée de beauté. En se penchant un peu, la charcutière, de son comptoir, apercevait dans le pavillon, en face, la poissonnière, au milieu de ses saumons et de ses turbots. Elles se surveillaient toutes deux. La belle Lisa se serrait davantage dans ses corsets. La belle Normande ajoutait des bagues à ses doigts et des nœuds à ses épaules. Quand elles se rencontraient, elles étaient très-douces, très-complimenteuses, l’œil furtif sous la paupière à demi close, cherchant les défauts. Elles affectaient de se servir l’une chez l’autre et de s’aimer beaucoup.

Dites, c’est bien demain soir que vous faites le boudin ? demanda la Normande de son air riant.

Lisa resta froide. La colère, très-rare chez elle, était tenace et implacable. Elle répondit oui, sèchement, du bout des lèvres.

C’est que, voyez-vous, j’adore le boudin chaud, quand il sort de la marmite… Je viendrai vous en chercher.

Elle avait conscience du mauvais accueil de sa rivale. Elle regarda Florent, qui semblait l’intéresser ; puis, comme elle ne voulait pas s’en aller sans dire quelque chose, sans avoir le dernier mot, elle eut l’imprudence d’ajouter :

— Je vous en ai acheté avant-hier, du boudin… Il n’était pas bien frais.

— Pas bien frais ! répéta la charcutière, toute blanche, les lèvres tremblantes.

Elle se serait peut-être contenue encore, pour que la Normande ne crût pas qu’elle prenait du dépit, à cause de son nœud de dentelle. Mais on ne se contentait pas de l’espionner, on venait l’insulter, cela dépassait la mesure

… dernier coup d’œil à la fonte du saindoux, avait, de son côté, découvert les deux marmites, où les graisses bouillaient lourdement, en laissant échapper, de chacun de leurs bouillons crevés, une légère explosion d’âcre vapeur. Le flot gras avait monté depuis le commencement de la veillée ; maintenant il noyait le gaz, emplissait la pièce, coulait partout, mettant dans un brouillard les blancheurs roussies de Quenu et de ses deux garçons. Lisa et Augustine s’étaient levées. Tous soufflaient comme s’ils venaient de trop manger.

Augustine monta sur ses bras Pauline endormie. Quenu, qui aimait à fermer lui-même la cuisine, congédia Auguste et Léon, en disant qu’il rentrerait le boudin. L’apprenti se retira très-rouge ; il avait glissé dans sa chemise près d’un mètre de boudin, qui devait le griller. Puis, les Quenu et Florent, restés seuls, gardèrent le silence. Lisa, debout, mangeait un morceau de boudin tout chaud, qu’elle mordait à petits coups de dents, écartant ses belles lèvres pour ne pas les brûler ; et le bout noir s’en allait peu à peu dans tout ce rose.

— Ah bien ! dit-elle, la Normande a eu tort d’être mal polie… Il est bon, aujourd’hui, le boudin.

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