Comme chacun sait, 

« la femme est l’avenir de l’homme »

Louis Aragon

Mais on a tendance à oublier qu’elle possède aussi un passé. Penchons-nous donc sur le quotidien de ces filles d’Ève qui ont participé à leur façon à la construction de nos sociétés.

Pandore justifie l’infériorité de la femme grecque

Chez les Grecs de l’Antiquité, le mythe de Pandore n’est pas sans rappeler celui d’Ève dans la Bible. Il décrit la femme comme l’origine de tous les maux de l’humanité. Le dramaturge Euripide n’y va pas par quatre chemins. Il fait dire à Médée , dans la pièce éponyme :

« Si la nature nous fit, nous autres femmes, entièrement incapables du bien, pour le mal, il n’est pas d’artisans plus experts ! »

 Pandore, détail d'une céramique grecque originaire du sud de l'Italie, IVe siècle av. J.-C., Musée archéologique de Catalogne, Barcelone.
Pandore, détail d’une céramique grecque à figures rouges originaire du sud de l’Italie, IVe siècle avant J.-C., musée archéologique de Catalogne, Barcelone.

Dans sa Théogonie, qui raconte la généalogie divine et la création du monde dans la mythologie grecque, le poète Hésiode relate l’apparition de Pandore, première femme de l’humanité. Il en fait rien moins qu’un piège tendu aux hommes par Zeus, le roi des dieux !

Ici, tout commence par la faute du Titan Prométhée, créateur de l’homme. Lors d’un repas entre les hommes et les dieux, il est invité à partager la viande et répartir les parts. Il découpe un bœuf en deux parts et, dans la première, cache les os de l’animal sous la graisse. Dans l’autre, il dissimule la viande sous une couche d’entrailles. Zeus choisit illico la première part et, mécontent de s’être fait gruger, punit les hommes en leur retirant le feu. Mais Prométhée récidive et dérobe le feu sur l’Olympe pour le rendre aux hommes.

Zeus, n’en pouvant plus, décide alors de créer la femme. Il demande à Héphaïstos de confectionner Pandore, une créature pourvue de tous les atouts. Athéna lui confère la vie, l’habileté et le tissage, Aphrodite la beauté, Apollon l’art musical, Héra la jalousie et Hermès le mensonge et la curiosité. Pour mener sa vengeance à bien, Zeus choisit comme proie Épiméthée, le frère de Prométhée, et lui offre la main de Pandore. Celle-ci a reçu de Zeus une jarre en cadeau de mariage.

À l’image d’Ève dans la Bible, c’est sa curiosité qui va conduire les hommes à leur perte. Elle ouvre la jarre d’où s’échappent tous les maux de l’humanité : vieillesse, maladie, guerre, famine, misère, vice, tromperie, passion et orgueil. Comprenant sa faute, elle s’empresse de la refermer. Trop tard. Seule l’Espérance reste prisonnière à l’intérieur.

« La race humaine vivait auparavant sur la Terre à l’écart et à l’abri des peines, de la dure fatigue, des maladies douloureuses, qui apportent le trépas aux hommes. Mais la femme, enlevant de ses mains le large couvercle de la jarre, les dispersa par le monde et prépara aux hommes de tristes soucis » résume Hésiode. C’est ainsi que la femme mit fin à la vie paradisiaque des mortels. Elle devint dans le même temps indispensable à la procréation et à la perpétuation de la vie. Il n’était plus question pour les hommes de se reproduire « comme des céréales » .

(Hésiode)

Ce récit mythologique influença la perception des femmes et leur place dans le monde grec comme l’a observé plus près de nous Simone de Beauvoir :

« Quand ils veulent se venger des hommes, les dieux païens inventent la femme » .

(Le Deuxième sexe, 1949)
Le Jugement de Pâris, fresque, détail, Musée archéologique de Naples. Représentation des trois déesses : Artémis,  Aphrodite et Héra.
Jugement de Pâris, fresque. Musée archéologique de Naples

Si les dieux n’ont pas épargné les hommes, eux-mêmes ne s’ennuyaient pas sur l’Olympe ! Jalousie, rapts, adultères…

Le monde divin reproduisait avec outrance celui des pauvres mortels. À côté de la déesse-mère Gaïa , on retrouve dans le peloton de tête des déesses les archétypes féminins comme la beauté (Aphrodite ), la guerrière (Athéna), l’épouse (Héra)… Comme Zeus, elles causèrent bien des soucis aux mortels en provoquant l’enlèvement d’Hélène par Pâris et par voie de conséquence la guerre de Troie.

Quand Athéna gagne, les femmes perdent

Les malheurs des Athéniennes elles-mêmes remontent à une querelle entre Neptune (Poséidon) et Minerve (Athéna), si l’on en croit l’écrivain romain Varron (IIe siècle av. J.-C.), cité par saint Augustin :


« Voici, selon Varron, la raison pour laquelle cette ville fut nommée Athènes, qui est un nom tiré de celui de Minerve, que les Grecs appellent Athéna. Un olivier étant tout à coup sorti de terre, en même temps qu’une source d’eau jaillissait en un autre endroit, ces prodiges étonnèrent le roi, qui députa vers Apollon de Delphes pour savoir ce que cela signifiait et ce qu’il fallait faire. L’oracle répondit que l’olivier signifiait Minerve, et l’eau Neptune, et que c’était aux habitants de voir à laquelle de ces deux divinités ils emprunteraient son nom pour le donner à leur ville. Là-dessus Cécrops assemble tous les citoyens, tant hommes que femmes, car les femmes parmi eux avaient leur voix alors dans les délibérations. Quand il eut pris les suffrages, il se trouva que tous les hommes étaient pour Neptune, et toutes les femmes pour Minerve mais comme il y avait une femme de plus, Minerve l’emporta. Alors Neptune irrité ravagea de ses flots les terres des Athéniens et, en effet, il n’est pas difficile aux démons de répandre telle masse d’eaux qu’il leur plaît. Pour apaiser le dieu, les femmes, à ce que dit le même auteur, furent frappées de trois sortes de peines : la première, que désormais elles n’auraient plus voix dans les assemblées ; la seconde, qu’aucun de leurs enfants ne porterait leur nom ; et la troisième enfin, qu’on ne les appellerait point Athéniennes » .

(saint Augustin, La Cité de Dieu, Ve siècle)
Femmes lavant le linge, pélikè attique (vase proche de l'amphore) du Peintre de Pan, v. 470-460 av. J.-C., Musée du Louvre, Paris.
Femmes lavant le linge. Face A d’un pélikè attique à figures rouges, v. 470–460 av. J.-C.

Pour les Grecs de l’époque classique, les femmes sont d’éternelles mineures

Rares sont les peuples qui ont représenté la femme avec autant de grâce : le déhanché de la Vénus de Milo et le drapé de la Victoire de Samothrace sont là pour témoigner de l’amour des Grecs pour le beau sexe.

Mais ne nous y fions pas : en Grèce, la vie quotidienne des mères de famille est bien loin de l’image véhiculée par ces déesses libres et indomptables !

Pour les descendantes de Pandore la fouineuse, les hommes grecs n’avaient dans leur ensemble que méfiance et mépris, comme le montre cette sentence du poète Carcinos :

« À quoi bon dire du mal des femmes ? N’est-il pas suffisant de dire : c’est une femme ? » .

(Ve siècle av. J.-C.)

La misogynie, mot pleinement grec, est de mise comme l’atteste encore ce témoignage de Socrate à propos de Xanthippe, son acariâtre épouse :

« En la gardant chez moi, je m’habitue, je m’exerce à supporter avec plus de patience l’insolence et les injures des autres » .

(Aulu-Gelle, Les Nuits attiques, IIe siècle)

À Athènes, à l’époque classique (V- IVe siècle av. J.C), la femme est une éternelle mineure, voire un bien meuble dont on fait commerce comme les esclaves. À peine sortie de l’enfance, elle passe un beau jour de la possession de son père à celle de son mari. C’est généralement un homme déjà mûr, d’une quinzaine d’années au moins de plus qu’elle, et sur le choix duquel elle n’a évidemment pas eu son mot à dire…

Ulysse déguisé en mendiant cherche à se faire reconnaître de Pénélope, relief en terre cuite de Milo, v. 450 av. J.-C., musée du Louvre.

Et voici la femme-enfant de nouveau enfermée entre les quatre murs de son gynécée (appartement réservé aux femmes), à l’image de Pénélope, attendant pendant des années, devant son métier à tisser, le retour de son héros de mari Ulysse.

Les Athéniennes « libres » (ni esclaves ni étrangères) ont pour seul privilège de transmettre la citoyenneté à leurs garçons. Si elles viennent à accoucher de trop de filles, celles en surnombre peuvent être exposées ou vendues par leur père ! Elles-mêmes ne disposent pas de droits politiques et ne votent pas. En revanche, elles participent aux fêtes religieuses et notamment aux Panathénées, qui se déroulent tous les quatre ans. Certaines femmes, en lieu et place du mariage, accèdent au rang de prêtresse.

Notons à ce propos la fonction capitale de la Pythie de Delphes, prêtresse d’Apollon célèbre pour ses prophéties. Cela mis à part, aucune femme de la Grèce antique n’a jamais pu se faire un nom à l’exception de la poétesse Sappho (VIe siècle av. J.-C.). Originaire de l’île de Lesbos, elle est seulement connue aujourd’hui pour avoir donné son nom à l’homosexualité féminine mais ses poèmes et ses odes amoureuses, dont il ne nous reste que des fragments, lui valurent en son temps une grande célébrité.

Les femmes vues par Sophocle : « Pauvres âmes… »

« Bien souvent, je me suis dit, pensant à notre sort de femmes, que nous n’étions rien. Enfants, cœurs tout nourris d’insouciance douce, ainsi que les petits le sont toujours, nous connaissons à la maison les jours pleins de bonheur d’une tendre saison. Mais le bel âge vient, celui des épousailles. Un accord est conclu ; on nous chasse, on nous vend, loin des dieux du foyer et des parents chéris, l’une unie à un Grec, l’autre à quelque Barbare. Et dans une demeure où tout semble bizarre, étrange, et où l’épouse est parfois mal reçue, dès la première nuit notre vie est tissu, fixée à jamais, de force… Et, pauvres âmes, il faut prétendre encore être heureuses… » .

(Sophocle, extrait d’une tragédie perdue traduit par Marguerite Yourcenar)

De grands Athéniens ont eu vaguement conscience de l’incongruité du sort auquel étaient vouées leurs femmes. Dans le livre V de La République, qui évoque une société idéale, Platon fait dire à Socrate : « Il n’y a pas d’activité des administrateurs d’un État qui appartienne à une femme parce qu’elle est une femme ou à un homme parce qu’il est un homme. Mais les capacités naturelles sont distribuées de la même façon au sein de l’une et l’autre de ces catégories, et les femmes participent naturellement à toutes les activités et les hommes à toutes… ». En somme, les dons et les aptitudes sont indistinctement distribués entre les hommes et les femmes, en dépit de leurs différences physiologiques. Pour un fonctionnement optimal de la société, il importerait donc de ne pas faire obstacle aux femmes talentueuses.

Courtisane remettant son himation (vêtement ample) sous les yeux de son client ;  la lyre suggère une musicienne appelée pour un banquet. Intérieur d'un kylix, vers 490 av. J.-C., British Museum, Londres.
Courtisane remettant son himation pendant sous les yeux de son client ; la lyre montre qu’elle est une musicienne appelée pour un banquet. Intérieur d’un kylix attique à figures rouges, vers 490 av. J.-C. Provenance : Vulci.

Dans Les Lois, un dialogue dans lequel Platon ne fait pas intervenir Socrate, les femmes sont même reconnues aptes à l’entraînement militaire et à la guerre. Ce n’est pas rien car la guerre occupe une place centrale à Athènes et dans les autres cités grecques. « Pour les femmes aussi ma loi établira les mêmes règlements que pour les hommes, et un entraînement du même genre », écrit le philosophe. Fait essentiel, dès lors que les femmes combattront au même titre que les hommes, Platon leur reconnaît tous les droits civiques, dont celui d’assister, voter et se faire élire aux assemblées. Mais en attendant ce jour béni, la guerre demeurant un monopole masculin, la citoyenneté le reste également.

Dans le monde bien réel qui est le sien, le grand Platon reste malgré tout attaché à la vision masculine des femmes. Dans le Timée, l’un de ses derniers dialogues, dans lequel il raconte sa conception de la genèse, le philosophe voit les femmes comme des hommes dégradés : 

« Parmi les hommes qui avaient reçu l’existence, tous ceux qui se montrèrent lâches et passèrent leur vie à mal faire furent, suivant toute vraisemblance, transformés en femmes à leur deuxième incarnation »

À la génération suivante, le naturaliste Aristote ne dira rien d’autre :

« Ainsi, l’homme libre commande à l’esclave tout autrement que l’époux à la femme, et le père, à l’enfant ; et pourtant les éléments essentiels de l’âme existent dans tous ces êtres ; mais ils y sont à des degrés bien divers. L’esclave est absolument privé de volonté ; la femme en a une, mais en sous-ordre ; l’enfant n’en a qu’une incomplète »

(Aristote, Politique)

Pour cet expert en sciences naturelles, l’infériorité de la femme et celle de l’esclave sont dans l’ordre des choses.

Rassurons-nous. Plus jamais on n’entendra de grands penseurs proférer ce genre de choses dans le monde occidental, même à Rome où l’on admirait tant les Grecs, même au Moyen Âge, quand les clercs ne juraient que par Aristote.

Isabelle Grégor et André Larané

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