Comme chacun sait, 

« la femme est l’avenir de l’homme »

Louis Aragon

Mais on a tendance à oublier qu’elle possède aussi un passé. Penchons-nous donc sur le quotidien de ces filles d’Ève qui ont participé à leur façon à la construction de nos sociétés.

Du haut Moyen Âge à l’An Mil (IVe – Xe siècles)

Dès l’époque du roi Clovis et de son contemporain l’empereur byzantin Justinien, le Moyen Âge nous laisse le souvenir de grandes figures féminines issues du patriciat et de la noblesse. Elles jouent un rôle capital au gouvernement et au sein de l’Église, à l’image de Clotilde et Geneviève en Occident, de Théodora, épouse de Justinien, à Byzance. C’est une situation inédite, étrangère à la Grèce classique, comme on l’a vu, ou aux sociétés islamiques à venir.

La situation des femmes s’altère quelque peu sous les empereurs carolingiens (IXe-Xe siècles), dans une époque de transition où ne reste plus rien des acquis de Rome et où tout est à reconstruire.

À l’époque mérovingienne (IVe – VIIIe siècles), des femmes de pouvoir
Mobilier funéraire de la dame de Grez-Doiceau, nécropole mérovingienne du milieu du VIe siècle, DR.
Mobilier funéraire de la dame de Grez-Doiceau, nécropol Mérovingienne du VIe siècle

Aux VIe et VIIe siècles, les femmes de l’aristocratie mérovingienne ont un statut élevé. Elles héritent tout comme les hommes et sont généralement plus cultivées que leur mari, pour les besoins de l’éducation et du culte. Beaucoup usent de leur richesse pour fonder des églises et des monastères et c’est afin de combler leurs vœux que le pape Grégoire le Grand, peu suspect de misogynie, donne son aval à la fondation de monastères féminins.

À l’image de Clotilde ou Geneviève, ces femmes de l’aristocratie conseillent les souverains ou bien dirigent tout bonnement des royaumes à l’instar de Frédégonde et Brunehaut , dont la rivalité a été popularisée au XIXe siècle par l’historien Augustin Thierry dans ses Récits des temps mérovingiens (1840).

Clotilde fut donnée en mariage au roi des Francs par son père Gondebaud, roi des Burgondes et, fervente catholique, elle réussit à convertir son païen de mari, avec la complicité de l’évêque Remi et de son amie Geneviève. Cette dernière, issue de la haute noblesse gallo-romaine, s’était consacrée à Dieu tout en exerçant de hautes responsabilités à Paris. D’un caractère trempé, elle fit construire une église sur l’emplacement du tombeau de saint Denis, premier évêque de Paris qu’en ces temps anciens, on appelait encore Lutèce. Elle recevait les fidèles dans l’ermitage de la montagne qui porte aujourd’hui son nom, au cœur de l’actuel Quartier latin. C’est là qu’elle mourut en 502 et fut inhumée.

Brunehaut, la femme d’Etat

À l’opposé de ces saintes femmes, l’époque compte quelques figures shakespeariennes… Frédégonde était la maîtresse d’un petit-fils de Clovis, Chilpéric Ier, roi de Neustrie (Paris). Elle le convainquit de répudier sa femme mais Chilpéric se remaria avec une princesse wisigothe, Galswinthe. Frédégonde, délaissée, prit la mouche. Elle fit étrangler sa rivale et obligea enfin Chilpéric à l’épouser. La sœur cadette de la malheureuse Galswinthe décida de venger cette dernière. Dénommée Brunehaut, elle était l’épouse de Sigebert Ier, roi d’Austrasie (Metz) et frère de Chilpéric ! Elle obligea son mari à demander réparation à Chilpéric pour le meurtre de Galswinthe. Mais la serial killer Frédégonde prit une nouvelle fois la mouche et fit assassiner l’insolent Sigebert. Elle fit aussi assassiner le nouveau mari de Brunehaut puis son propre mari Chilpéric avant de gouverner elle-même le royaume de Neustrie.

Son ennemie Brunehaut allait lui survivre avant d’être elle-même capturée par ses ennemis et traînée derrière un cheval jusqu’à ce que mort s’ensuive, en 613. Elle avait alors 80 ans…

Frédégonde comme Brunehaut sont représentatives du pouvoir que pouvaient exercer certaines femmes à l’époque mérovingienne. À l’autre extrémité du continent, gardons une pensée pour Théodora. Fille du montreur d’ours de l’hippodrome de Constantinople, elle a épousé l’héritier de l’empire et devint pour lui une conseillère de premier rang. Elle le dissuada en particulier de s’enfuir lors de la sédition Nika qui menaça d’emporter le trône en 532.

Quoi qu’il en soit, le vernis chrétien demeure fragile et les rois mérovingiens de la lignée de Clovis, comme Clotaire Ier, ne se privent pas d’épouser parfois plusieurs femmes à la fois !

Supplice de la reine Brunehaut, détail des Grandes Chroniques de France de Charles V, BnF, Paris.
Mort de Brunehaut, Grandes Chroniques de France, BNF Fr 2813, f. 60v, XIVe siècle.
Pippinides et Carolingiens (VIIIe – Xe siècles) : vers un mariage plus protecteur

Avec les Pippinides et Charlemagne, deux siècles plus tard, le Royaume des Francs connaît deux tournants décisifs : d’une part, il bascule du monde méditerranéen vers le monde rhénan, plus germanique; d’autre part, il noue une alliance étroite avec l’évêque de Rome (le pape), dont il va faire le chef tout-puissant de l’Église d’Occident.

Tête du gisant de Jeanne de Toulouse, 1285, Musée de Cluny, Paris.

Le gisant de Jeanne de Toulouse, épouse d’Alphonse de Poitiers et belle-sœur de saint Louis, la représente en veuve : l’ovale parfait du visage est étroitement enserré par les bandes de tissu de la guimpe et par un voile retenu par un cercle de tête fleuronné. La tête en a été détachée dans le courant du 19e siècle, et le reste du gisant a disparu ; c’est un dessin du 17e siècle qui a permis de l’identifier. Ce fragment en faible relief présente un modelé d’un grand raffinement en dépit de la disparition accidentelle du nez.

Après 1271, autour de 1285 ?

On peut y voir les raisons qui vont lentement conduire les femmes d’Occident à un statut plus libre que sous les autres cieux. En effet, les Germains qui ont envahi l’empire d’Occident avaient un respect marqué pour le mariage si l’on en croit Tacite. L’historien romain note à leur propos :

« Quoi qu’il en soit, les mariages là-bas sont pris au sérieux. Aucun autre aspect des mœurs des Germains n’est plus digne d’éloges. Seuls quasiment parmi les Barbares, ils se contentent d’une seule épouse, sauf quelques-uns à peine qui, sans être débauchés, reçoivent en raison de leur haut rang, de très nombreuses propositions de mariage ».

Le droit coutumier germanique interdit les unions entre cousins jusqu’au douzième degré ! Les chefs germains eux-mêmes prennent soin de choisir leur épouse en-dehors de leur clan pour étendre leur réseau d’alliances. Chez les Francs, le wehrgeld ou « prix du sang », versé en réparation d’un crime, est le même pour un homme et une femme, ce qui témoigne d’une égalité de statut entre les sexes. Les femmes peuvent aussi conduire des hommes à la guerre comme l’atteste la découverte à Birka, dans le sud-est de la Suède, de la somptueuse tombe d’un chef de guerre dont l’analyse ADN a montré que c’était en fait une femme. 

Tout cela n’a rien à voir avec la tradition méditerranéenne mise en lumière par l’anthropologue Germaine Tillion : mariage préférentiel entre cousins, polygamie et répudiation facile qui sera plus tard étendue à l’ensemble du monde arabo-islamique .

En bon héritier de la tradition germanique mais aussi en digne fils de l’Église, l’empereur Charlemagne interdit le remariage des divorcés en 789. En 796, il déclare devant les représentants du clergé que l’adultère ne saurait dissoudre les liens du mariage.

Au siècle suivant, les successeurs du grand empereur commencent à légiférer sur la consanguinité : les mariages sont interdits entre cousins jusqu’au quatrième ou septième degré.

Le retour du croisé : le comte Hugues de Vaudémont et son épouse Anne de Bourgogne, grès du XIIe siècle, Musée lorrain, Nancy.
Le Retour du croisé

Fin XIIe siècle
Grès taillé
H. 111 ; l. 40 ; P. 30 cm
Inv. D.2004.0.2
Dépôt de l’État

Ce groupe sculpté dans un bloc de grès provient du cloître du prieuré de Belval à Portieux (Vosges) et date vraisemblablement de la deuxième moitié du XIIe siècle.

L’historien Michel Antoine a suggéré de voir dans ce couple le comte Hugues Ier de Vaudémont et son épouse Adeline de Lorraine ou Aigeline de Bourgogne. En 1147, Hugues Ier accompagne Louis VII le jeune lors de la deuxième croisade qui se déroule de 1146 à 1148.  Il semble qu’Hugues Ier reste longtemps en Terre Sainte et ne revient que peu de temps avant sa mort en 1154.

Bien que difficilement applicables, ces règles vont limiter les incestes dans les communautés isolées. Elles vont aussi offrir à la noblesse des prétextes pour demander l’annulation d’un mariage encombrant et à l’Église un motif de punir des souverains par trop indociles.

Le processus enclenché par les Carolingiens va mener par étapes successives au mariage monogame, exogame et indissoluble, caractéristique de l’Occident chrétien.

En attendant, les femmes d’influence se font beaucoup plus rares à l’époque carolingienne. Du VIIIe au X siècles, elles retournent au fourneau et il n’est plus question qu’elles touchent aux affaires publiques. Et d’ailleurs, comment le pourraient-elles ? Les règles de succession privilégient l’aîné des garçons, du moins dans l’aristocratie.

L’instruction connaît un sévère recul chez les laïcs – hommes et femmes -, au grand désespoir de l’empereur Charlemagne lui-même qui se désole de ne pas avoir appris à bien écrire et fait en sorte que ses filles adorées reçoivent pour le moins une bonne éducation.

L’exemple fait des émules. Dhuoda, veuve d’un grand seigneur, nous reste connue par le beau manuel d’éducation chrétienne qu’elle rédige au début du IXe siècle à l’attention de son fils : « Je t’engage, ô mon fils Guillaume, à ne pas te laisser absorber par les préoccupations mondaines du siècle et à te procurer un grand nombre d’ouvrages où tu puisses apprendre à connaître Dieu bien mieux que je ne puis le faire moi-même dans ce manuel que je t’adresse ».

L’amour courtois, une nouvelle vision des relations sexuelles

Si la misogynie d’une partie des clercs et des élites nous laisse pantois, elle est contrebalancée assez tôt par des pensées plus amènes. Au VIe siècle, aux temps mérovingiens, le jeune poète Venance Fortunat rencontre à Poitiers la reine Radegonde . Pétri de respect et d’admiration, il lui adresse un hymne qui préfigure avec cinq siècles d’avance l’amour courtois et le culte marial :


« Mère honorée, sœur douce
Que je révère d’un cœur pieux et fidèle,
D’une affection céleste, sans nulle touche corporelle,
Ce n’est pas la chair qui aime en moi,
Mais ce que souhaite l’esprit… »

Fortunat deviendra évêque de Poitiers et sera canonisé. Son approche idéalisée de la femme sera reprise par les poètes des cours aristocratiques et s’épanouira après l’An Mil dans le fin amor ou amour raffiné, que l’on appelle aujourd’hui amour courtois (ou amour de cour). Il s’illustre par exemple dans la Chanson de Roland, grand poème épique de cette époque.

Illustration du Codex Manesse, 1315, Bibliothèque de l'Université, Heidelberg,
Illustration du Codex Manesse (1315) Bibliothèque de l’Université de Heidelberg

Les poètes ou troubadours chantent régulièrement l’amour impossible d’un chevalier pour une dame de plus haute noblesse que lui et souvent déjà mariée. On peut y voir une manière d’enseigner aux nobles la maîtrise de soi et la galanterie : une femme se conquiert par la séduction, pas par la violence !

L’un des plus célèbres troubadours est le duc d’Aquitaine Guillaume IX, grand-père de la célèbre Aliénor .

Cette dernière anime à Poitiers des cénacles poétiques où l’on débat par exemple du point de savoir si l’amour est encore possible dans le mariage ! Il ne s’agit pas de paroles en l’air. Les femmes de cette époque, toutes classes confondues, « jouissent d’une liberté de mœurs exceptionnelle, difficile à expliquer. Le XIIe siècle est avec le XIXe le champion de l’adultère ; l’Église est débordée » .

L’amour charnel
 
Livre des propriétés des choses (De proprietatibus rerum)
Barthélemy l’Anglais
Jean Corbichon, traducteur
vers 1410 Le grand lit rose est peint en laque de brésil.
BNF, Manuscrits occidentaux, Français 9141, folio 171v°

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