Comme chacun sait, 

« la femme est l’avenir de l’homme »

Louis Aragon

Mais on a tendance à oublier qu’elle possède aussi un passé. Penchons-nous donc sur le quotidien de ces filles d’Ève qui ont participé à leur façon à la construction de nos sociétés.

Livre des morts, papyrus de Nebqed
Credit: 
Photo (C) RMN-Grand Palais / Les frères Chuzeville
Musée du Louvre

En Égypte, des femmes libres comme Isis

« […] Chez les particuliers [égyptiens], l’homme appartient à la femme, selon les termes du contrat dotal, et […] il est stipulé entre les mariés que l’homme obéira à la femme » (Bibliothèque historique). Cette affirmation de Diodore de Sicile, au Ier siècle av. J.-C., montre l’étonnement des Grecs découvrant la relative liberté dont jouissait la femme sur les bords paisibles du Nil. Inimaginable au pays du terrible Zeus !

Isis allaitant Horus, entre 640 et 680 av. J.-C.,  Walters Art Museum, Balimore, Maryland.
Isis allaitant Horus

L’Égypte cultive en effet l’image d’Isis, sœur attentive, épouse fidèle et amante prévenante d’Osiris. Quand celui-ci fut tué et démembré par son frère Seth, elle usa de son talent de magicienne pour reconstituer son corps par la momification et lui rendre la vie. Mère idéale, elle fit en sorte d’assurer à leur fils Horus la succession d’Osiris sur le trône de la Terre. Isis, la « Dame du genre humain », savait associer douceur et fermeté.

Son importance dans le panthéon égyptien, aux côtés d’autres déesses comme Nout (le Ciel), ou Hathor (l’Amour et la Beauté), montre à quel point la femme occupait un rôle essentiel dans les croyances, mais aussi dans la société. On peut s’en rendre compte en admirant les représentations de l’époque : on y voit des épouses assises aux côtés de leur cher et tendre. L’amour conjugal est ici un sentiment qui s’affiche !

La jeune épousée était assurée de ne pas voir arriver de concurrente sous son toit, la polygamie étant rare. Elle pouvait toucher l’héritage de son père, choisir son promis, divorcer et, en cas de veuvage, rester maîtresse de son destin. La parité entre les sexes avait à ce point pénétré les mœurs nilotiques qu’un même nom pouvait désigner indifféremment un homme ou une femme.

Toutankhamon et son épouse Ankhesenamon se promènent dans le jardin, XIVe siècle av. J.-C., Musée égyptien de Berlin.
Détail d’une fresque d’Amarna,
Ânkhesenamon et Toutânkhamon
Ägyptisches Museum – Berlin

La femme, tout comme l’homme, est désignée par son patronyme, lequel est précédé par l’expression nébèt-pèr (« maîtresse de maison ») si elle est mariée. C’est le titre auquel aspirent les jeunes filles :


« O toi, le plus beau des hommes !
Mon désir est de veiller sur tes biens,
En devenant ta maîtresse de maison.
Que ton bras repose sur mon bras
Et que mon amour ainsi te serve ! »

Leur relative autonomie a permis à certaines femmes de suivre non seulement de hautes études mais aussi de se faire une place dans l’intelligentsia en tant que scribe, inspectrice du trésor, intendante des prêtres, voire médecin, comme Peseshet , première femme-médecin connue de l’Histoire (vers 2500 av. J.-C.).

Mais l’Égypte a compté aussi de nombreuses femmes de pouvoir, dont plusieurs reines fameuses comme Néfertiti (XIVe siècle av. J.-C.) et une bonne dizaine de pharaons en titre dont la plus connue est Hatchepsout (XVe siècle av. J.-C.).

« Ainsi l’Égypte est, dans l’Antiquité, le seul pays qui ait vraiment doté la femme d’un statut égal à celui de l’homme. Cela est constaté sans difficulté pendant toute la période de l’Ancien Empire et naturellement avec éclat au Nouvel Empire », note l’éminente égyptologue Christine Desroches Noblecourt.

Permettons-nous toutefois de nuancer son propos : les découvertes archéologiques nous donnent à penser que deux autres civilisations de la haute Antiquité, autour du bassin méditerranéen, accordèrent une place honorable aux femmes. Il s’agit en premier des Crétois de l’époque minoenne (IIe millénaire av. J.-C.). Ils nous ont laissé de belles peintures murales qui représentent des femmes d’une modernité incroyable. L’une d’elles a d’ailleurs été surnommée « La Parisienne ».

La Parisienne. Petite fresque minoenne de Cnossos, 1450-1300 av. Musée Archéologique d'Héraklion, Crète.
La Parisienne est le surnom donné à un morceau de fresque retrouvé pendant les fouilles de la ville de Cnossos en Crète entreprises par Arthur John Evans entre 1900 et 1920. Elle date de l’Époque minoenne. Il s’agit d’une des fresques les plus connues de la Crète antique.

Citons également les Étrusques de l’actuelle Toscane. Quelle ne fut pas en effet la surprise des archéologues découvrant au XIXe siècle fresques et sarcophages étrusques mettant en scène des couples représentés à égalité, tendrement unis. Des représentations qui témoignent d’un statut d’une modernité étonnante !

Sarcophage des époux de Cerveteri, VIe siècle av. J.-C, Musée du Louvre, Paris.

En 1845, le marquis Campana, aristocrate romain et grand collectionneur d’antiquités et d’objets d’art, découvre ce sarcophage monumental à l’occasion de fouilles dans l’immense nécropole étrusque de Cerveteri, l’antique Caere, située au nord-ouest de Rome. Cette œuvre exceptionnelle témoigne de la maîtrise, atteinte très tôt par les sculpteurs étrusques, du travail et de la cuisson de la terre. Baptisée « sarcophage des époux », elle rejoint le musée du Louvre en 1861.

Notons que ces sociétés ne furent pas seulement bienveillantes à l’égard des femmes. Elles se distinguèrent aussi par l’absence d’esclaves, tout comme l’Égypte pharaonique. De là à voir une relation entre statut de la femme et statut de l’homme, les hommes humbles n’étant respectés qu’autant que les femmes le sont, il y a un pas que nous sommes tout à fait disposés à franchir… Et nous verrons à l’inverse qu’une société aussi fondamentalement esclavagiste que la Grèce antique, celle de Périclès, Sophocle et Aristote, était aussi d’une rare jobardise à l’égard du beau sexe. Les hommes devant le métier à tisser, les femmes au travail !

Au Ve siècle av. J.-C., l’historien grec Hérodote se penche lui aussi sur l’étrange distribution des rôles qui semble régner en Égypte.


« Chez eux, les femmes vont sur la place, et s’occupent du commerce, tandis que les hommes, renfermés dans leurs maisons, travaillent à de la toile. […]. En Égypte, les hommes portent les fardeaux sur la tête, et les femmes sur les épaules. Les femmes urinent debout, les hommes accroupis ; quant aux autres besoins naturels, ils se renferment dans leurs maisons; mais ils mangent dans les rues. Ils apportent pour raison de cette conduite que les choses indécentes, mais nécessaires, doivent se faire en secret, au lieu que celles qui ne sont point indécentes doivent se faire en public. Chez les Égyptiens, les femmes ne peuvent être prêtresses d’aucun dieu ni d’aucune déesse ; le sacerdoce est réservé aux hommes. Si les enfants mâles ne veulent point nourrir leurs pères et leurs mères, on ne les y force pas ; mais si les filles le refusent, on les y contraint » .

Isabelle Grégor et André Larané

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