Comme chacun sait, 

« la femme est l’avenir de l’homme »

Louis Aragon

Mais on a tendance à oublier qu’elle possède aussi un passé. Penchons-nous donc sur le quotidien de ces filles d’Ève qui ont participé à leur façon à la construction de nos sociétés.

Aion, dieu des âges, dans une sphère céleste ornée de signes zodiacaux, entre un arbre vert et un arbre démonté (été et hiver). Devant lui est la Terre-Mère Tellus (Gaia Romaine) avec quatre enfants, les quatre saisons personnifiées

À Rome, les matrones redressent la tête

Songeons que Rome est née du viol des Sabines. La nouvelle cité se trouvant manquer de femmes, son fondateur Romulus lança une invitation aux Sabins, des paysans qui peuplaient les environs. Mais à leur arrivée, les Romains se jetèrent sur leurs filles et les enlevèrent. Les Sabines ayant eu le temps d’apprécier tous les charmes de leurs vigoureux ravisseurs, elles plaidèrent ensuite pour la réconciliation entre les deux peuples et les Sabins prirent le parti de ne plus faire qu’un avec Rome. C’est ainsi que débuta (selon une belle légende) la prodigieuse expansion de la Ville éternelle.

Vestales à un banquet, Palazzo Massimo, Rome.

Vestales à un banquet

Ne nous étonnons donc pas si, dans les premiers siècles de la République, le destin des jeunes filles libres se limita au mariage et à la procréation, avec une exception pour la prêtrise.

Les jeunes filles désireuses d’échapper au mariage pouvaient ainsi se mettre au service de la déesse Vesta et entretenir le feu sacré, en son temple. Dotées d’un immense prestige, ces vierges sacrées avaient le privilège de pouvoir assister aux spectacles du cirque à partir de la tribune officielle. Mais gare à celles qui fautaient et venaient à perdre leur virginité : elles étaient emmurées vivantes !

Disciples de la Grèce misogyne, les Romains ont cependant su faire évoluer la condition féminine. Faut-il en chercher l’explication du côté de leurs ancêtres étrusques ? Toujours est-il que la femina romaine sortit peu à peu de son rôle effacé. Elle put même gérer sa fortune et quitter sa domus pour travailler aux côtés de son paterfamilias de mari artisan.

L'Impératrice Messaline, 45 ap. J.-C., Musée du Louvre, Paris.

La statue de Messaline est une sculpture romaine découverte à Rome. Elle représente une femme que sa coiffure rattache à l’époque de l’empereur Claude (Ier siècle) avec des cheveux répartis de part et d’autre d’une raie médiane, et des vaguelettes régulières, bordées sur le front par un rang de petites boucles. L’hypothèse la plus sûre est qu’elle représente Messaline, (c. 20 – 48), troisième épouse de l’empereur romain Claude et mère de Britannicus.

La jeune mariée ne prenait-elle pas le pouvoir sur la maison en franchissant son seuil : 

« Ubi tu Caïus, ibi ego Caïa  ; là où toi tu es maître, je vais être maîtresse » 

Cela en faisait rire certains dont l’illustre Caton qui aurait déclaré : 

« Nous, qui gouvernons tous les hommes, nous sommes gouvernés par nos femmes »

(cité par Plutarque dans Vies des hommes illustres, Ier siècle).

La fin de la République vit les matrones envahir les lieux publics, assister aux spectacles et aux débats du forum, créer des associations et s’immiscer dans les affaires politiques. Au début de notre ère, sous le règne d’Auguste et de ses successeurs, les femmes jouèrent aussi de leur influence à la cour, à commencer par Livie , épouse et conseillère d’Auguste. On peut aussi rappeler le rôle joué par Messaline et Agrippine .

Messaline, 14 ans, a épousé Claude, le beau-fils d’Auguste, qui en avait 48. Bègue et épileptique, Claude devint néanmoins empereur trois ans plus tard. Témoignant de mœurs extrêmement libres comme beaucoup de matrones de la haute société romaine de cette époque, sa femme multiplia les amants, souvent esclaves ou affranchis, jusqu’à être qualifiée de « putain impériale » et soupçonnée de se prostituer dans les lupanars de Rome. Les affranchis craignant pour leur vie convainquirent Claude de la faire poignarder. Mais l’empereur se remaria avec une autre ambitieuse de premier ordre, sa propre nièce Agrippine, 34 ans.

La sœur de Caligula était un beau parti, deux fois veuve, riche et toujours hautement désirable. Mais elle était surtout la mère d’un garçon dénommé Néron qu’elle s’était juré de hisser à la tête de l’empire. Elle commença par le marier à la fille de Claude puis elle convainquit son époux de déshériter son propre fils Britannicus et d’adopter Néron ! Après quoi, elle n’eut plus qu’à empoisonner l’empereur ! Mais Néron, ne supportant plus sa tyrannique mère, ordonna à son tour qu’elle soit poignardée.

Il va de soi que ces drames privés ne reflètent en rien la vie des femmes ordinaires, qu’elles soient libres, affranchies ou esclaves. Ils témoignent néanmoins de la visibilité des femmes dans la société romaine.

Dispute conjugale à la romaine

Cicéron raconte à son ami Atticus à quel point son frère Quintus a du mal à vivre avec sa chère Pomponia…
« J’en viens à ce que nous avions dit toi et moi à Tusculum au sujet de ta sœur. Je n’ai jamais vu quelqu’un montrer autant de douceur, autant de calme que ne le fait pour l’instant mon frère envers ta sœur. A un point tel que même s’il a une bonne raison de lui en vouloir, rien n’en transparaît. Voilà tout pour cette journée.
Le lendemain, nous avons quitté la maison d’Arpinum. Nous avons dîné à Arx. Tu connais la propriété. A notre arrivée, Quintus a dit fort gentiment :  » Pomponia, occupe-toi des femmes, moi, je vais recevoir les hommes « . Rien, à mon sens, ne pouvait être plus aimable, et cela ne concerne pas seulement les paroles, mais aussi la disposition d’esprit et l’expression du visage. Mais, elle, en notre présence, répondit :  » Alors, moi, je suis de passage ici ! « , voulant dire par là, à mon avis, que Statius l’avait précédée pour s’occuper du dîner. Alors Quintus me dit :  » Eh bien ! voilà ce que je dois subir jour après jour « .  » Qu’est-ce que cette peccadille ? « , diras-tu. L’affaire n’est pas mince ; moi-même, j’ai été bouleversé ; la réponse de Pomponia (regard et paroles) avait été si déplacée et si acerbe ! J’ai caché mon chagrin. Nous nous sommes installés à table sans elle ; il n’empêche que Quintus lui a fait porter les plats. Elle les a renvoyés. Pourquoi s’étendre sur cette affaire ? […]
Quintus est resté à Arx et m’a rejoint à Aquinum le lendemain matin ; il m’a raconté qu’elle avait fait chambre à part et qu’au moment où elle s’apprêtait à partir, elle était toujours dans l’état d’esprit où je l’avais vue »
(Cicéron, À Atticus, Ier siècle av. J.-C.).

Isabelle Grégor et André Larané

Laisser un commentaire