« Je n’ai pas de talent particulier. Je suis passionnément curieux »

Albert Einstein

La curiosité est typiquement un mot qui engendre un vieux malentendu. Il est grand temps d’en finir avec un préjugé ancien, conforté par toutes les religions, tous les puritanismes et tant de mythologies. Il faudrait ne pas ouvrir la boîte de Pandore, ne pas croquer la pomme? Mieux vaudrait rester enfermé dans une candide ignorance, dans le cocon de nos habitudes mentales, dans nos réflexes conditionnés?

La curiosité telle que je l’entends, c’est une vitalité intellectuelle et sensible, un sixième sens, une ouverture au monde et aux autres. Une empathie, ou un soin, conformément à l’étymologie du mot latin cura (littéralement «prendre soin»). Ce n’est pas seulement une faculté cognitive, mais un sentiment existentiel et un remède à l’indifférence. De cette libido sciendi (désir de savoir) et donc cause du péché originel, Saint Augustin se défia. Il influença toute une lignée de penseurs, y compris des esprits libres comme Erasme et Montaigne. Bien sûr, on peut craindre une curiosité mauvaise – l’intrusion dans la vie d’autrui, l’indiscrétion, le goût malsain pour les spectacles obscènes. Mais il est aussi digne de s’intéresser à la vie des autres. L’invention de la biographie ou de l’autobiographie est une conquête merveilleuse, au même titre que les recherches encyclopédiques ou anthropologiques. Ces approches permettent une reconnaissance de la valeur de chaque vie, de chaque être. Notre temps offre mille occasions magnifiques et quotidiennes où notre curiosité est attisée comme jamais tout en nous adossant à des montagnes d’incuriosité à soulever.

Face aux pensées préfabriquées, au règne des je-sais-tout complotistes, à l’arrogance des réseaux sociaux et aux cloisonnements de l’entre-soi, la curiosité est un formidable remède. A la bêtise et à l’indifférence, elle oppose sa soif, à l’apathie générale, son appétit.

Nous exercer à la curiosité, c’est aussi nous déprendre de nous-mêmes, sortir du sillon de notre disque rayé pour nous intéresser à un objet inattendu. C’est en somme accéder à une pensée plus libre.

Source: Jean-Pierre Martin

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