Affiche du dernier concert des Beatles (29 août 1966)

À San Francisco le 29 août 1966 se tient le dernier concert public des Beatles.

Composé de quatre jeunes Anglais de Liverpool (John Lennon, né en 1940 (et assassiné en 1980), Paul McCartney, né en 1942, George Harrison, né en 1943 et Ringo Starr, né en 1940), le groupe s’est formé à la fin de la décennie précédente.  Inspiré par le « dieu de Memphis », Elvis Presley, il renouvelle le rock’n roll avec une verve très britannique.  Il prend son nom fétiche en 1960 mais c’est seulement à partir de 1963 que ses tubes (chansons à succès) vont faire se trémousser la jeunesse de tous les continents. Cette « Beatlemania » festive marque l’apogée des années « jeunes » (1943-1968), période d’intense créativité culturelle servie par une jeunesse nombreuse. Après leur tournée aux États-Unis et leur concert de San Francisco, les Beatles donnent ensemble un dernier concert improvisé sur le toit de leur studio londonien, le 30 janvier 1969 ! La prestation est interrompue par la police au bout de trois quarts d’heure pour cause de vacarme… Miné par les dissensions, le groupe se sépare. C’en est fini du rock’n roll.

Il y a un demi-siècle, en 1968-1973, les Occidentaux refermaient sans trop en avoir conscience la parenthèse de l’après-guerre.

Ils rompaient avec un quart de siècle à tous égards atypique. Cette courte période s’était caractérisée par une fécondité plus élevée que durant le siècle précédent, une entrée en force dans l’industrie de masse et la société de consommation et un remodelage complet des relations internationales après deux siècles d’une écrasante prépondérance de l’Europe.

Les Français allaient garder la nostalgie de cette période de grand dynamisme qui faisait suite à plusieurs décennies d’asthénie et que l’économiste Jean Fourastié a qualifiée de « Trente Glorieuses » en 1979.

Génération Johnny

Johnny Hallyday sur la Place de la Nation, le 22 juin 1963 (15 juin 1943, Paris ; 6 décembre 2017, Marnes-la-Coquette) (DR)

Né en 1943, Johnny Hallyday, malgré sa très longue carrière, demeure le marqueur le plus représentatif d’une génération exubérante, joyeuse et tourmentée, celle qui avait vingt ans dans les années 1960. « Idole des jeunes » dans ces années-là, il a accompagné sa génération au fil des décennies suivantes. D’aucuns ont comparé son hommage funèbre à celui de Victor Hugo. Si excessif que soit le parallèle entre les cent ou deux cents mille badauds du 9 décembre 2017 et le million du 1er juin 1885, notons que le chanteur et le poète ont l’un et l’autre dialogué avec les Français pendant plus d’un demi-siècle. Le premier, issu du peuple, a réussi à gagner le respect des intellectuels ; le second, issu de la bourgeoisie, a su mieux que personne s’adresser aux humbles. Mais les similitudes s’arrêtent là. Johnny, malgré son nom et son tropisme américains, est demeuré très hexagonal et l’on peut douter que ses chansons survivent à ses fans. Victor Hugo s’est acquis une stature universelle et compte avec Napoléon, Pasteur, Jeanne d’Arc et Marie Curie parmi les rares Français connus de tous les humains ou à peu près.

Révolution démographique

1942 ! Au plus fort de la Seconde Guerre mondiale, au plus profond de l’abîme, quand s’ouvrent les chambres à gaz et que débute Stalingrad, plus grande bataille de tous les temps, la vie renaît.

Timbre poste émis en 1939 par le gouvernement issu du Front populaire, en vue d'encourager la natalité
Timbre de 1939
Pour la natalité

Pour des raisons qui nous échappent, la natalité connaît un rebond surprenant après des décennies de langueur. En France, le nombre de naissances passe de 490 000 en 1941 à 542 000 l’année suivante.

Les démographes ne prendront la mesure du phénomène que plusieurs années après : il annonce dans la plupart des pays occidentaux dont la France une hausse de la fécondité à près de trois enfants par femme (plus qu’en Algérie ou en Iran aujourd’hui), contre près de moitié moins dans les décennies antérieures.

Ce niveau exceptionnel va perdurer jusqu’en 1964, avec cette année-là environ 870 000 naissances pour cinquante millions d’habitants, avant que ne s’amorce une lente diminution puis un effondrement brutal en 1974 en-dessous de deux enfants par femme, pour des raisons qui restent également mystérieuses.

Le rajeunissement soudain de la population explique pour une bonne part le redressement très rapide de l’Europe après 1945 et sa vitalité qui va culminer en 1968. Pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, selon le mot du démographe Alfred Sauvy, « la guerre a peuplé ».

Révolution politique

On n’a observé rien de tel, notons-le, après la Première Guerre mondiale : tout juste un rattrapage partiel du déficit des naissances dû à la guerre et un effort de reconstruction qui s’est achevé à la fin des années 1920, avant que ne survienne le Jeudi noir et l’effondrement de Wall Street.

Après le traité de Versailles de 1919, chaque nation a tenté un retour nostalgique à l’avant-guerre que l’on qualifie désormais en France de « Belle Époque ». Les États-Unis sont revenus à leur tradition isolationniste. Ils ont rejeté le traité de Versailles, fermé leurs frontières et imposé un nouvel ordre moral avec la prohibition de l’alcool et la censure au cinéma.

Le gouvernement britannique (avec Churchill à la manœuvre comme chancelier de l’Échiquier) a tenté de rendre à la livre sterling sa parité or d’avant-guerre, ce qui a contribué pour une bonne part à la crise de 1929 ! La France, ruinée mais victorieuse, porta au pouvoir le Bloc national et retrouva les sommités d’avant-guerre : Fallières, Deschanel, Poincaré, Briand… Seul se retira Clemenceau, rattrapé par l’âge.

Très différente est la situation en 1945 car on n’a conservé cette fois aucune nostalgie de l’avant-guerre. Dans tous les grands pays occidentaux, y compris bien sûr en Allemagne, le personnel politique est renouvelé de fond en comble. En France, les revenants de l’avant-guerre tel Léon Blum se contentent d’un rapide tour de piste avant de quitter la scène.

Lord Mountbatten quitte le palais du gouvernement à Delhi, le jour de l'indépendance (15 août 1947)
Lord Louis Mountbatten quitte le palais gouvernemental en calèche après avoir prêté serment comme gouverneur général de l’Union indienne, le 15 août 1947, jour de l’indépendance. Au cours des cérémonies de ce jour, la calèche fut environnée d’une véritable marée humaine criant « Vive l’Inde, vive Mountbatten ». Des femmes évanouies durent être hissées sur la calèche tandis que Nehru prenait place sur les sièges destinés aux valets de pied.
Photo de Homai Vyarawalla, une des premières journalistes femmes indiennes.
Décolonisation :

D’emblée émerge un nouveau monde sans rien de commun avec celui de 1914. La Grande-Bretagne liquide sans trop de regrets son immense empire, à commencer par le joyau des Indes, dès 1947. Les Pays-Bas se font davantage prier avant de renoncer aux Indes orientales (l’Indonésie actuelle). La France, en retard d’une guerre, ne lâchera l’Indochine et l’Algérie qu’au terme de deux rudes conflits. La Chine sort de cent cinquante ans d’humiliations avec la victoire de Mao en 1949.

L’indépendance sera aussi accordée à la plupart des colonies d’Afrique subsaharienne, auxquelles les experts prédisent un radieux avenir du fait de leur jeunesse, de leurs infrastructures et de leurs immenses ressources naturelles. Peu de gens prennent au sérieux l’avertissement de l’agronome René Dumont, L’Afrique noire est mal partie (1962).

Tous les pays restés en marge de la révolution industrielle (Amérique latine, Afrique et Asie, Japon excepté) sont qualifiés de sous-développés et rassemblés sous l’étiquette « tiers monde ». Eux-mêmes se veulent « non-alignés » à l’égard des États-Unis comme de l’URSS mais les réalités économiques et géopolitiques obligent la plupart à faire allégeance à l’une ou l’autre des deux superpuissances de l’après-guerre.

« Guerre froide » :
Dr Folamour (Stanley Kubrick, 1964)
Docteur Folamour (Stanley Kubrick) 1964

Sortis grands vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale, les États-Unis et l’Union soviétique, sont aussitôt entrés en « guerre froide », avec le « rideau de fer » pour ligne de partage de leurs zones d’influence en Europe.

Du blocus de Berlin à la crise des missiles de Cuba, en passant par la guerre de Corée, la crise de Suez, la guerre du Vietnam… le monde s’installe dans une tension permanente qui fait craindre le pire : un conflit nucléaire entre les deux superpuissances qui anéantirait la planète.

Cette menace est illustrée par le film de Stanley Kubrick, Dr Folamour. Il sort en 1964 alors que déjà s’estompe la crainte de l’apocalypse nucléaire : après s’être faits peur à Cuba, Washington et Moscou entament des négociations en vue d’un désarmement bilatéral.

Un premier traité d’interdiction partielle des essais nucléaires est signé à Moscou le 5 août 1963. C’est désormais dans la conquête spatiale, autrement plus pacifique, que va s’exprimer la concurrence entre les systèmes « socialiste » et « capitaliste ».

Révolution sociale

Sur le plan intérieur, dès la chute du nazisme, la question sociale a déboulé au premier plan.

William Beveridge en 1943 (( 5 mars 1879, Rangpur, Inde ; 16 mars 1963, Oxford)
William Beveridge

En France comme en Belgique, en Italie ou encore en Allemagne occidentale, des gouvernements à dominante démocrate-chrétienne mettent en place un État-Providence en s’inspirant du rapport Beveridge, du nom de William Beveridge, haut fonctionnaire britannique auquel Churchill a demandé de réfléchir à l’après-guerre.

Publié le 2 décembre 1942, ce rapport a inspiré en France le programme du Conseil National de la Résistance du 15 mars 1944. Il s’agit, tirant les leçons du passé, de rendre solidaires toutes les classes sociales par le biais des services publics et des assurances sociales.

L’État-Providence est une riposte à la propagande soviétique et aux partis communistes dopés par le prestige de Staline, le tombeur de Hitler. Il apporte un nouveau souffle à l’économie de marché, dite « capitaliste » par ses contempteurs. Plus ou moins rassurés quant à leur emploi, leur santé, leurs vieux jours et l’avenir de leurs enfants, les travailleurs vont pouvoir s’engager d’un cœur plus léger dans le travail en usine.

Très vite, on dépasse le stade de la reconstruction pour s’engager dans l’innovation avec un objectif : rattraper les États-Unis et adopter l’american way of life, celui que montre le cinéma avec les familles épanouies, père au travail et mère au foyer, dans leur maison de banlieue, avec télévision et belle voiture.

C’est que les États-Unis ont acquis un nouvel élan grâce à la guerre, laquelle n’a pas affecté leur territoire national, n’a que peu meurtri leur population (200 000 soldats tués au combat, c’est cent fois moins que du côté soviétique) et a permis à leurs industries de tourner à plein régime pour alimenter les Alliés en armes et munitions.

Révolution intellectuelle

American way of life
l’american way of life

Après la défaite de l’Allemagne et du Japon, l’industrie américaine s’adapte à la « guerre froide » avec l’Union soviétique. Elle constitue autour du Pentagone un puissant complexe militaro-industriel dont on se demandera parfois s’il garantit la paix ou s’il provoque sciemment des tensions ici et là pour justifier ses budgets. C’est accessoirement une source d’innovations dans tous les domaines (nucléaire, électronique, métallurgie etc.).

Avec le lancement du premier Spoutnik en 1957, les Soviétiques vont lancer aux Américains un autre défi, plus pacifique et exaltant, la conquête de l’espace.

Les innovations nées de la guerre elle-même, du radar à la pénicilline, nourrissent l’industrie civile. On entre dans la production de masse, la fabrication à la chaîne et la société de consommation. C’est le règne du nylon et du polyester, de la télévision et de la publicité. Les entreprises sont assurées d’améliorer leurs profits grâce à des produits innovants, des procédés plus efficaces et une demande soutenue. Elles ne craignent pas d’augmenter les salaires de leurs ouvriers et employés de sorte que se réduisent les inégalités sociales.

Grâce au plan Marshall, les États-Unis entraînent l’Europe occidentale dans leur sillage.

Initialement conçu pour sortir la Grèce de la guerre civile, le plan Marshall va échouer dans ce pays du fait de la faiblesse de l’État de droit mais il va remarquablement réussir à l’Ouest de l’Europe en apportant aux paysans, aux industriels et aux États les crédits et les biens d’équipement (tracteurs, machines-outils) indispensables à leur redémarrage. Il va accessoirement permettre aux grandes firmes américaines de prendre pied sur le Vieux Continent. Coca Cola, General Motors, Massey-Ferguson, General Electric, Kodak… implantent des filiales dans tous les pays dont elles souhaitent conquérir le marché et l’on invente pour elles le terme de multinationales.

Avec des taux annuels de croissance de 5 à 7% par an, la France d’après-guerre bat tous les records.

Le pays multiplie les prouesses : modernisation de l’agriculture, pont de Tancarville, paquebot France, Caravelle, Mirage et Concorde, barrage de Donzère-Mondragon, création d’un Commissariat à l’énergie atomique à Saclay, réacteur de Marcoule, usine marémotrice de la Rance etc.

Moulinex libère la femme !

On voit émerger de nombreuses entreprises fondées sur l’innovation industrielle et dont Moulinex est la plus emblématique (« Moulinex libère la femme »).

Les créations d’entreprise et d’usines se nourrissent en premier lieu de l’exode rural : le nombre de personnes vivant de l’agriculture passe de 10,6 millions en 1946 à 7,3 en 1968. Dans une moindre mesure, elles se nourrissent aussi de l’immigration : la France métropolitaine accueille dans les années 1950 des travailleurs italiens, espagnols et aussi algériens avant de se tourner dans la décennie suivante vers les travailleurs portugais.

On construit pour les nouveaux citadins de grands ensembles verticaux à la périphérie des villes, en application des théories de Le Corbusier. La plus célèbre d’entre elles, Sarcelles, au nord de Paris, donne lieu à un nouveau vocable, la « sarcellite », pour désigner le mal du siècle qui touche les banlieusards astreints à des navettes quotidiennes en métro et les ménagères confites d’ennui dans leurs logements tout confort.

Dans les années 1960, malgré l’arrivée à l’âge adulte des enfants du « baby boom » et le rapatriement des « pieds-noirs » d’Algérie (un million de personnes), le chômage touche un maximum de 350 000 personnes. Mais les communistes ne s’en scandalisent pas moins et le Premier ministre Georges Pompidou prédit une explosion sociale s’il venait à dépasser le seuil de 400 000 !

Tout à leur joie d’entrer dans la société de consommation, les Occidentaux ne prêtent aucune attention aux ouvrages prémonitoires des biologistes Rachel Carson, Printemps silencieux (1962), et Jean Dorst, Avant que Nature meure (1965). L’écologie n’est pas à l’ordre du jour. On ne commencera de s’en préoccuper qu’après le naufrage du Torrey Canyon dans la Manche et la première marée noire, en 1967. Tout au plus commence de monter une sourde inquiétude face à l’explosion démographique du tiers monde, consécutive aux campagnes de vaccination et à la chute de la mortalité juvénile.

Révolution culturelle

La Fureur de Vivre (Nicholas Ray, 1955)
La Fureur de vivre (Rebel without a cause, 1955), film-culte de Nicholas Ray, avec James Dean et Natalie Wood

À la Libération, le renouvellement des têtes d’affiche ne concerne pas seulement les classes dirigeantes. Il touche aussi le secteur culturel.

À Paris, aux terrasses de Saint-Germain des Prés comme dans les caves de jazz de la Huchette, on découvre un animal nouveau, l’adolescent !

Jusque-là, à l’issue de l’enfance, chacun entrait immédiatement dans la vie active, par le travail dans les champs ou à l’usine, éventuellement par le mariage. Désormais, au moins dans la bourgeoisie, les études ménagent un sursis avant ces pénibles échéances et permettent aux 13-21 ans de se définir en opposition aux adultes et aux parents.

La Fureur de vivre (Rebel without a cause, 1955), film-culte de Nicholas Ray, avec James Dean et Natalie Wood, illustre cette révolution. Mais on la perçoit en France aussi avec la publication en 1954 de Bonjour tristesse, le roman d’une jeune fille de 18 ans, Françoise Sagan.

– La jeunesse bourgeoise aux manettes :

La France de la IVe République se voit bousculée par une pléiade de jeunes gens talentueux et irrespectueux, pour la plupart issus de la bourgeoisie, revenus de tout, indifférents aux idéologies qui ont mené le monde à la catastrophe et avides de vivre à cent à l’heure. Comme Françoise Sagan, la plupart accèdent à la célébrité à peine sortis de l’adolescence.

Ils vont faire les beaux jours de Saint-Tropez, petit port mis à la mode par Brigitte Bardot et son premier mari Roger Vadim. Ils avaient respectivement 18 et 24 ans quand ils se sont mariés en 1952. Quatre ans plus tard, ils provoquent un scandale quasi-planétaire avec le film Et Dieu… créa la femme.

La même année, c’est un autre jeune homme, Louis Malle, 24 ans, qui remporte la Palme d’or à Cannes avec Le Monde du silence. En 1959, François Truffaut, 27 ans, lance la Nouvelle Vague avec Les Quatre cents coups.

En 1948, à la faveur d’une exposition réussie, le peintre Bernard Buffet, 20 ans, accède à la célébrité (et à la fortune). Son compagnon et imprésario Pierre Bergé, né en 1930, va en 1958 le quitter pour le couturier Yves Saint-Laurent, 22 ans, dont il gèrera dès lors la carrière avec le succès que l’on sait.

Duke Ellington, Boris Vian et Juliette Gréco au Club Saint-Germain en 1948 (DR)
Duke Ellington, Boris Vian et Juliette Greco au club Saint-Germain en 1948

Une autre jeunesse, intellectuelle et politiquement engagée, se révèle à Saint-Germain-des-Prés, autour du « patriarche » Jean-Paul Sartre, 40 ans à la Libération. Ses chefs de file ont nom Boris Vian et Juliette Gréco. Le premier, né en 1920, publie à 26 ans un polar à succès, J’irai cracher sur vos tombes. La seconde, née en 1927, combine chansons, cinéma et philosophie. C’est la « muse de Saint-Germain-des-Prés ».

À peine plus âgé, Albert Camus publie en 1942, à 29 ans, L’Étranger et Le Mythe de Sisyphe, un roman et un essai qui renouvellent la philosophie. L’auteur milite aussi dans les journaux de la Résistance et de la Libération. Issu d’un milieu humble à la différence de ses pairs, Camus sera en partie pour cette raison vilipendé par le milieu germanopratin.

La presse se renouvelle avec Jean-Jacques Servan-Schreiber qui fonde en 1953, à 29 ans, L’Express, un hebdomadaire sur le modèle du magazine américain Time. Jeune homme pressé, il ne va pas cesser d’agiter la vie médiatique et politique du pays pendant vingt ans.

La jeunesse investit bien entendu aussi les cabarets. Charles Aznavour se fait un nom dès 1946, à 22 ans, grâce au soutien d’Édith Piaf. Mais c’est l’invention en 1954 du poste radio à transistor qui va révolutionner la chanson. Bientôt en effet, les adolescents ou « teenagers » pourront écouter leurs interprètes préférés tout au long de la journée et en tous lieux, dans la rue comme sur la plage… – La jeunesse populaire impose ses codes :

Après le jazz des années 20 et le swing des années 30, c’est le rock’n roll qui traverse l’Atlantique et séduit la jeunesse d’Europe. Il va être porté par de très jeunes interprètes, issus ceux-là de milieux populaires. Comme leur public, ils appartiennent à la vague nombreuse du « baby boom » d’après 1942.

Daniel Filipacchi, fils d’immigrés italiens, né en 1928, leur offre une tribune avec l’émission Salut les copains sur Europe 1 en 1959 puis le magazine éponyme créé en 1962. Le 22 juin 1963, pour le premier anniversaire du magazine, la radio annonce au débotté l’organisation d’un concert gratuit place de la Nation, à Paris, avec en vedette Johnny Hallyday, 20 ans. À la surprise des organisateurs comme de la presse, il rameute pas moins de cent cinquante mille jeunes !

Jean-Philippe Smet / Johnny Hallyday (15 juin 1943, Paris ; 6 décembre 2017, Marnes-la-Coquette)

Puissamment inspiré par le rock américain et Elvis Presley, comme lui issu d’un milieu populaire, Johnny, qui se qualifie déjà d’« idole des jeunes », suscite l’hystérie de son public… et l’incompréhension des parents. S’interrogeant sur la « folle nuit de la Nation » dans le quotidien Le Monde, le sociologue Edgar Morin emploie pour la première fois le terme « yé-yé » ou « yéyé » pour qualifier ce phénomène générationnel.

La vague yéyé va tout emporter sur son passage avec Johnny, Eddy Mitchell, Sylvie Vartan, Sheila, Claude François, Dalida, Les Chaussettes noires, Franck Alamo etc. Elle va bénéficier aussi du succès planétaire des Beatles, un groupe rock constitué à Liverpool en 1960 par quatre jeunes de la génération 1942.

Le public bourgeois, intellectuel ou politiquement engagé restera quant à lui plutôt fidèle aux chanteurs de la décennie antérieure, Georges Brassens, Jacques Brel, Jean Ferrat, Léo Ferré, Mouloudji… tout en savourant aussi les Beatles et la musique anglo-saxonne.

Dalida, Johnny et Sylvie Vartan en 1964 (DR)
Dalida, Johnny et Sylvie Vartan en 1964

L’automne des révolutions

Le vent ne tarde pas à tourner. Les Beatles se séparent en 1966. La même année, en Chine, Mao lance une violente « Révolution culturelle » qui suscite l’enthousiasme des étudiants les plus politisés, surtout en France et en Italie.

Enfin vient 1968, année charnière. Aux États-Unis, les campus et les ghettos noirs s’enflamment, les uns pour dénoncer la guerre du Vietnam, les autres la ségrégation raciale… La superpuissance perd de sa superbe malgré l’inoubliable succès de la conquête spatiale avec l’alunissage d’Eagle (Apollo XI) le 21 juillet 1969.

En Tchécoslovaquie, un espoir de « socialisme à visage humain » est brisé par l’Armée rouge et le Pacte de Varsovie ; on y voit a posteriori un premier signe de délitement de l’empire soviétique. En France, un gigantesque monôme étudiant fait trébucher le général de Gaulle et le conduit à démissionner un peu plus tard de la présidence de la République. Au premier rang de leurs aspirations, les étudiants placent la libération sexuelle, devenue plus accessible grâce à la pilule, légale aux États-Unis depuis 1960 et en France depuis 1967.

La même année, dans La Bombe P (comme Population), Paul Ehrlich lance un cri d’alarme à propos de l’explosion démographique du tiers monde et des risques de famines. Le Sahel et l’Éthiopie endureront de fait de grandes famines dans la décennie suivante mais ce seront les dernières de cette ampleur qu’aura à connaître la planète.

John Sebastian à Woostock (New York) en 1969
le festival Woodstock, en 1969

La contre-culture issue du baby-boom connaît un ultime soubresaut aux États-Unis avec le mouvement hippie et le festival Woodstock, en 1969. L’attentat palestinien aux Jeux de Munich en 1972, la guerre du Kippour, le choc pétrolier et la chute soudaine de la natalité l’année suivante vont définitivement tourner la page des années « jeunes ».

Source: André Larané

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